Multi-Domains, Multi-domaines/Multi-champs; interrogations tactiques, opératives et stratégiques

Mis en ligne le 16 Nov 2021

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent pas le CNAM.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent pas le CNAM. Les références originales de ce texte sont : “Multi-Domains, Multi-domaines/Multi-champs; interrogations tactiques, opératives et stratégiques”, écrit par Patrick BOUHET. Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être consultés sur le site de l’IRSEM.

Le Multi-Domain (MD)[1] se veut une réponse au nouveau contexte inter- national, aux défis et aux nouvelles menaces pour permettre aux États- Unis de conserver leur avantage militaire et surtout la capacité à prendre et conserver l’initiative. Seulement, bien des questions induites par le MD n’ont encore été ni pleinement traitées, ni même véritablement envisagées. Car l’application du concept pourrait être à l’origine d’évolutions majeures, avec des conséquences dépassant largement le seul aspect technico-tactique.

L’avenir des armées

D’abord, qu’en sera-t-il des armées en tant qu’institution ? Chacune a été et continue d’être façonnée par une culture de milieu (Terre, Mer, Air aux- quels on peut ajouter maintenant, a minima, l’espace exo-atmosphérique et le cyber). Dans ce cadre, c’est l’échelon interarmées qui est chargé de la coordination des actions et des effets. Or, l’intégration, qui peut être considérée comme l’une des caractéristiques principales du M2MC, pourrait conduire à repenser ce partage des tâches. Car chaque acteur devra non seulement prendre en compte les autres milieux mais aussi les penser dans le cadre d’une compréhension, d’une planification puis d’une action globale.

Cette intégration, pour être totalement efficace, devra aussi très vraisemblablement s’effectuer à l’échelon tactique. Ce qui, tout en renforçant l’intégration, imposera sans doute des transformations en matière de formation des officiers, d’organisation, en particulier s’agissant de la distribution des forces (Apportionment) mais aussi de développement capacitaire. Tous ces domaines sont principalement de la compétence institutionnelle des armées.

De ce fait, c’est la répartition des responsabilités et des attributions entre l’échelon interarmées et les armées, directions et services, d’une part, et des armées entre elles, d’autre part, qui pourraient devoir être reconfigurées pour que l’organisation générale de l’outil militaire soit adaptée à son utilisation opérationnelle. Ce phénomène a déjà été constaté au sein des armées à la suite du développement du combat interarmes ou de la polyvalence accrue des moyens[2].

Pour ce qui concerne plus spécifiquement les forces aériennes françaises, l’intégration interarmées ne peut qu’interroger les principes mis en œuvre jusqu’à ce jour. En effet, le commandement centralisé à partir du territoire national (JFAC – Joint Force Air Command de Lyon-Mont-Verdun), l’organisation des forces qui a été pensée pour tirer le meilleur parti des capacités à faire basculer les efforts tant au niveau stratégique qu’opératif, ainsi que l’action sur les longues distances et dans la profondeur adverse (allonge) ne sont pas forcément adaptées au concept de Multi-Domain dans son application la plus aboutie. Car celle-ci impliquerait, par exemple, une délégation tant de commandement et de moyens à un niveau tactique[3] qu’un rythme de la manœuvre, incompatible avec une rédaction centralisée d’un ATO[4] dans un délai de 48 heures dans le meilleur des cas, voire de 72 heures.

À l’extrême, ce sont les armées telles que nous les connaissons depuis des siècles qui peuvent s’en trouver profondément modifiées, quitte à disparaître en tant que telles dans une logique de composante[5].

Informations et intelligence artificielle

Une deuxième question encore plus générale concerne les implications en matière de conduite de la guerre. En effet, l’importance accordée à l’information, à son recueil, à son traitement puis à sa dissémination correspond à un souhait de limiter l’incertitude tant pour ses actions (risque de dégâts collatéraux, par exemple) que pour celles de l’adversaire (cibles d’opportunité, High Value Target, etc.). Cette tendance est à mettre en parallèle avec la vision américaine essentiellement technique de la guerre, qui est souvent partagée par les forces aériennes. Une conséquence possible de ce phénomène pourrait être une « info-dépendance » qui conduirait non pas à accélérer et aider la décision mais à la ralentir, voire à la différer, dans l’attente de l’information sûre ou de l’assurance, à partir de l’estimation effectuée par une intelligence artificielle (IA), d’un succès complet et sans risque.

L’emploi de l’IA pose aussi la question de la prise en compte des paradoxes intrinsèques à l’activité guerrière et à la stratégie[6]. Le véritable danger réside dans une vision trop linéaire des opérations et essentiellement systémique de l’adversaire. La définition des effets recherchés et de la manière de les obtenir pourrait n’être alors que l’application d’une doctrine préétablie, tendant vers le dogme[7], transcrite en algorithmes non exempts de biais au même titre que l’être humain[8]. Cette notion de paradoxe peut être illustrée, en outre, dans le cadre même du concept de Mosaic Warfare. Il a été imaginé dans l’idée de frapper l’adversaire dans ces centres névralgiques, en évitant de faire appel à l’attrition et la manœuvre, tout en créant un complexe hautement résilient. Mais, qu’en serait-il si l’adversaire adoptait le même concept ? Un retour presque mécanique à l’attrition et à la manœuvre, car l’objet premier du concept ne pourrait plus, par définition, être atteint, l’ennemi ayant haussé son niveau de résilience. Le paradoxe de la Mosaic War- fare tient dans sa potentielle capacité à être son propre antidote.

Reste, enfin, un certain nombre de points qui demandent encore des réflexions complémentaires à tous les « niveaux » classiques de l’art et de la science militaire, mais aussi à l’échelon politique.

Aspects tactiques

Du point de vue tactique, plusieurs points forts peuvent être dégagés. Le premier est l’enrichissement de la gamme des modes d’action applicables, donc l’accroissement de la souplesse ou de l’agilité dans l’emploi des forces. Par voie de conséquence, cela conduit à multiplier les dilemmes pour l’adversaire et à compliquer sa tâche jusqu’à l’empêcher de répondre à un problème tactique. De fait, les systèmes S-300 ou S-400, par exemple, qui ont été conçus pour faire face à une menace essentiellement aérienne, pourraient se trouver en situation d’infériorité face à une agression menée par des forces terrestres, spéciales, cyber… simultanément[9]. Le second est le fait que l’action peut ne plus être conduite du fort au fort, dans le cadre d’un affronte- ment frontal entre des capacités spécifiquement conçues pour s’opposer les unes aux autres, mais en contournant la puissance adverse grâce à ce qui est, en réalité, une manœuvre des moyens interarmées.

Mais des faiblesses peuvent d’ores et déjà être perçues. Comme la dépendance très forte aux moyens cyber et à l’utilisation plus générale du spectre électromagnétique. Cette dépendance doit être considérée comme une vulnérabilité. Cela implique que les forces et en particulier l’armée de l’Air et de l’Espace devront maintenir leur aptitude à agir dans un environnement et avec des capacités dégradés.

Aspects opératifs

S’agissant du champ opératif, les principaux aspects positifs attachés à l’application du concept semblent porter sur le rythme des opérations et la mise en valeur de ce niveau d’opérations. S’agissant du rythme des opérations, le séquençage du type opérations aériennes puis opérations terrestres, comme lors de la première guerre du Golfe, pourrait devenir beaucoup plus rapide et intriqué. Cela rendrait les opérations plus fluides, moins prévisibles et plus souples face aux évolutions de situations et de contexte. De ce fait, la responsabilité de l’échelon opératif pourrait être renforcée tant dans la conception que dans la conduite des opérations du fait d’un cycle observation-orientation-décision-action (OODA) plus rapide.

Un danger plane néanmoins sur l’échelon opératif : celui de la concentration sur les aspects tactiques. En effet, le Multi-Domain est aussi caractérisé par son objectif de tirer parti de toutes les occasions. Dès lors, le risque est celui de passer d’opportunité en opportunité, de cibles en cibles, en perdant la vision d’ensemble du conflit et en considérant que la victoire pourrait être le fruit de la somme des succès tactiques. L’efficacité de cette vision a été démentie dans l’histoire militaire à travers maints exemples, comme la guerre du Vietnam. Les forces américaines n’y ont, en effet, perdu aucun engage- ment militaire majeur, mais les États-Unis et surtout leur allié vietnamien ont perdu la guerre.

S’agissant plus spécifiquement de l’armée de l’Air et de l’Espace, c’est aussi la structure de commandement qui peut être remise en cause. Mais c’est aussi plus généralement le positionnement de l’échelon opératif qui devra être adapté. Car, jusqu’à ce jour, l’échelon opératif est le premier échelon de synthèse et de coordination interarmées, au point qu’il est parfois confondu avec l’interarmées. L’application du concept de Multi-Domain implique, lui aussi par nature, une intégration interarmées au niveau tactique. C’est peut-être l’occasion pour l’échelon opératif d’affirmer son rôle central dans la tension qui existe entre les niveaux stratégique et tactique, qui est en réalité sa raison d’être[10].

Aspects stratégiques

S’agissant du niveau stratégique, l’augmentation potentielle du rythme des opérations est un atout formidable qui peut renforcer le caractère décisif des opérations et donc raccourcir de manière drastique les délais pour atteindre les objectifs définis par le pouvoir politique. Néanmoins, les moyens mis en œuvre dans le cadre du Multi-Domain sont porteurs de deux dangers potentiels, qui sont les deux faces du développement des moyens de communication à longue distance et à haut débit. D’un côté, il y a la vulnérabilité de ces moyens. De l’autre, il y a la tentation, produite par ces mêmes moyens, de faire de l’entrisme aux échelons inférieurs. Or, l’échelon stratégique qui se concentre sur les aspects tactiques ne joue pas son rôle, à l’instar de l’échelon opératif, voire politique, qui ferait de même. Si l’on se concentre sur des détails, le risque est de ne pas voir le principal, ni l’ensemble du tableau.

Entre avantage et danger, se posent deux autres questions : cela marque- t-il la fin des stratégies de milieux, si jamais elles existent encore, et qu’en est- il de l’interopérabilité entre les États-Unis et chacun de leurs alliés ?

Une véritable intégration interarmées implique de facto une certaine perte de spécificité au profit de l’ensemble. Seulement, est-ce que cela ne sera pas au détriment de certaines expertises de milieu, donc de l’exploitation des possibilités offertes ? L’exemple qui vient immédiatement à l’esprit est celui qui consiste à considérer les forces aériennes essentiellement à l’aune des seules conceptions et horizons de l’armée de Terre, en les cantonnant dans des missions d’appui direct aux forces terrestres et de soutien.

Une véritable intégration entraîne aussi des questionnements sur le commandement, la conception et la conduite, l’application des principes de subsidiarité ou de délégation. Les moyens nécessaires à l’application du concept, liaisons, communications, senseurs, effecteurs devront tous fonctionner en symbiose. Seulement, le poids d’un fournisseur majeur de moyens et de doctrine n’est pas sans conséquence sur la stratégie, voire la politique, en définissant des fins, des voies et des moyens. L’intégration Multi-Domain interalliée peut-elle garantir la souveraineté de chacun des alliés, compte tenu du rythme des opérations et de la forte transparence informationnelle qui est demandée ?

Aspects politiques

Enfin, au niveau politique, l’ensemble des risques et avantages décrits précédemment se trouvent accentués, notamment ceux du micro-management face à une capacité renouvelée de surmonter certains blocages, donc de pou- voir atteindre des objectifs plus rapidement en gardant l’initiative et la liberté d’action. Il ne faudrait pas, non plus, que le concept conduise à croire qu’une solution « militaire » est à portée de main à coût minimal, ce qui comporte le danger de la tentation de l’engagement. C’est, en effet, toujours la nature du conflit qui au niveau politique sera plus importante que les seuls moyens employables, car le succès militaire n’implique pas forcément la victoire et même, quelquefois, peut porter la défaite en lui[11].

Il apparaît donc que les concepts attachés au Multi-Domain correspondent pleinement à une tendance culturelle des forces armées des États- Unis favorisant les réponses techniques aux problèmes tactiques, voire stratégiques[12]. Cette culture est encore accentuée par la technophilie des forces aériennes et spatiales, largement explicable compte tenu des caractéristiques de leurs milieux respectifs[13]. Mais la question de l’adaptation à d’autres cultures stratégiques et plus particulièrement aux spécificités françaises reste ouverte, car la façon de concevoir et de conduire la guerre est un facteur d’identité très significatif.

Certaines dispositions peuvent conduire à ne considérer essentiellement la guerre que dans ses aspects tactiques. La victoire stratégique et politique est alors considérée comme atteignable après une série de succès tactiques. Ce qui est, de facto, une négation, au moins partielle, du raisonnement qui a conduit à définir, par exemple, les fondements de la pensée opérative.

L’histoire militaire, sur la longue durée, et l’expérience doivent sous- tendre les réflexions et les travaux des armées, notamment en appelant à la prudence. Il ne s’agit d’être ni pusillanime, ni technophobe, ni conservateur à outrance ; bien au contraire. Il s’agit de ne pas considérer une unique solution comme la seule viable ou envisageable. Il s’agit de ne pas s’enfer- mer dans des certitudes non établies devant le tribunal de la réalité et du terrain. Enfin, il s’agit de ne pas considérer une évolution, même majeure, d’ordre essentiellement technique, comme une révolution de la nature de la guerre elle-même.

Les concepts d’opérations et de C2 multi-domain ou all-domain et leur pendant hexagonal d’intégration M2MC devraient être examinés, en conséquence, comme l’une des meilleures solutions envisageables, non comme la « recette miracle » ou la « panacée » permettant de faire face à toutes les menaces et tous les modes d’action d’un adversaire potentiel.

Plus encore, en se focalisant sur des questions essentiellement techniques et sur des problématiques spécifiques (A2/AD par exemple), le véritable danger serait de perdre la compréhension d’ensemble du phénomène qu’est la guerre. Compréhension qui est nécessaire pour en limiter le risque.

References[+]


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