L’auteur du présent papier constate les velléités d’affirmation stratégique et les renoncements qui ont jalonnés la séquence ouverte en Europe avec l’arrivée de l’administration Trump II. L’enjeu n’est pas tant le constat lucide des bouleversements du monde, que celui d’un véritable courage politique pour un réel sursaut, inscrit dans le temps. Le papier souligne les conditions d’un tel sursaut, dans une perspective de fin du conflit ukrainien au désavantage de Kiev et de ses soutiens continentaux. Il énumère et décrit sept conditions à satisfaire dans les années à venir pour à la fois, mieux assurer leur sécurité, et rééquilibrer à leur profit des rapports de forces multiplement défavorables.
Les opinions exprimées dans cet article n'engagent pas le CNAM.
Les références originales de cet article sont : Louis Gautier, « La défense européenne entre volonté d’affirmation stratégique et renoncement politique », Revue RDN, n° 883 d’octobre 2025 Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être consultés sur le site de la RDN.
La séquence ouverte en début d’année 2025 par les admonestations et les provocations de l’administration Trump à l’égard des Européens et de l’Ukraine – on se souvient du discours particulièrement sonore et agressif de J.D. Vance à Munich le 14 février 2025 – s’est terminée, sans surprise fin juillet en Écosse, avec l’accord passé entre l’Union européenne et les États-Unis sur les tarifs douaniers. Les gifles avaient galvanisé les velléités d’affirmation stratégiques des Européens en hiver, le manque de confiance en eux-mêmes et une intériorisation excessive de leurs faiblesses collectives les ont conduits, comme chaque fois que le temps se gâte, au renoncement cet été.
À vrai dire, la messe était déjà dite au 32e sommet de l’Otan (La Haye les 24 et 25 juin 2025) quand, soucieux de complaire à Washington, les Européens affichaient comme un succès l’accord dit 5/5, ce compromis de façade qui n’abusait pourtant personne. En contrepartie de la réaffirmation de la garantie de l’article 5 de la charte de l’Otan par les États-Unis, les alliés européens de l’Otan s’engageaient en effet à porter à 5 % du PIB leurs dépenses militaires et à acheter davantage de matériel américain, ce que l’accord commercial passé par Mme von der Leyen à Turnberry, le 27 juillet, est venu confirmer [1]. Celui-ci prévoit l’achat sur trois ans de 750 milliards de dollars de produits énergétiques et d’équipements militaires américains par les pays de l’UE. Malgré ces accords de papier, la vérité oblige pourtant à poser trois constats objectifs. La garantie américaine dans l’Otan a plus que jamais du plomb dans l’aile. Rien de concret à court terme n’a été obtenu sur l’Ukraine [2], ni à long terme sur une redéfinition du pacte atlantique nécessaire à la réécriture de l’équation de sécurité du Vieux Continent. D’un autre côté, l’objectif européen de porter l’effort de défense et de sécurité à 5 % est aussi peu réaliste que collectivement mal justifié [3]. Enfin l’accroissement de la dépendance, déjà très forte, aux approvisionnements militaires américains renforce la vassalisation de l’UE et va donc à l’encontre d’une émancipation stratégique prétendument recherchée.
Pour beaucoup, au vu des compromis hasardeux passés en 2025 par Mark Rutte à l’Otan (secrétaire général depuis le 1er octobre 2024) et par Ursula von der Leyen au nom de l’UE, l’affirmation d’une posture stratégique européenne ne relèverait désormais plus seulement des vaines promesses mais de l’imposture politique. On peut être plus indulgent vis-à-vis de ces deux dirigeants si l’on considère qu’ils ont simplement, face à Trump, cherché à gagner du temps. Cependant, à supposer que les conclusions du Sommet de La Haye et de la réunion de Turnberry soient des engagements insincères et n’aient été acceptées qu’à des fins tactiques, faire converger les politiques militaires des pays européens sur une véritable posture de défense et de sécurité commune suppose de ne pas être les dupes de nos mensonges.
Un exercice préalable de lucidité et de courage politique
Les boussoles, compas, revues stratégiques, que ces exercices aient été conduits à l’échelon national, comme récemment en France ou au niveau européen, ont déjà tout décrit, qu’il s’agisse de l’évolution des rapports de force ou des menaces. Le monde, longtemps dominé puis resté sous l’influence des Européens, leur est aujourd’hui défavorable. Ils sont trop vieux, trop riches, trop dépendants, insuffisamment audacieux et surtout pusillanimes. Solitaires, ils sont impuissants ; ils ne sont pas assez solidaires pour prétendre être puissants. Du coup, dès lors que la force parle brutalement, les Européens restent sur le banc de touche ou acceptent d’être mis hors-jeu, voire vulnérabilisés. La nature réelle des menaces et des risques pour les Européens est partout correctement analysée. Les relations internationales sont de moins en moins régulées ; l’hydre du terrorisme constitue pour nos sociétés toujours un danger ; la stabilité et la paix sur le Vieux Continent sont fragilisées par l’affaiblissement des garanties politiques et militaires américaines et l’agressivité de la Russie. Ce pays, au-delà de l’usage de la force dans son environnement immédiat, conduit sur l’ensemble du continent des actions d’intimidation et de déstabilisation. Le but de Moscou n’est pas principalement militaire mais politique. Pour le pouvoir en place au Kremlin, les finalités sont aussi internationales (restaurer le statut de puissance de la Russie) qu’internes (interdire toute forme d’opposition au nom des intérêts de sécurité du pays). La Russie est engagée depuis 2008 (invasion de l’Ossétie) dans une vaste entreprise de domestication/vassalisation de son étranger proche (Biélorussie, Géorgie, Ukraine, etc.) et d’affaiblissement partout en Europe des sociétés démocratiques. Ce n’est donc pas l’absence de lucidité qui est en cause mais la capacité à produire à bon niveau une ambition collective. La question n’est plus aujourd’hui de décrire des périls désormais bien appréhendés par tous mais d’apporter des réponses aux trois défis que posent :
– l’Otan qui, dans sa forme actuelle, n’est que sursitaire ;
– l’avenir toujours aussi incertain de la défense européenne ;
– l’agressivité de la Russie.
À cet égard, la guerre d’Ukraine après avoir constitué un test de la capacité des Européens à gérer ensemble un défi de sécurité majeur pour leur continent risque de s’achever sur la preuve du contraire. La politique réactive et incrémentale des petits pas en matière de sécurité et de défense européenne nous a ainsi conduits dans un mur en repoussant inconsidérément toutes les échéances depuis 35 ans. Aussi, sauf à accepter que les choses empirent dans le futur, et quelles qu’en soient les modalités, la fin du conflit ukrainien appelle un sursaut de la défense européenne. Opérer ce sursaut implique de réunir plusieurs conditions aussi fondamentales militairement que sujet à un refus d’obstacle politique de la part des pays européens, et cela encore aujourd’hui. Si ces derniers veulent à la fois mieux assurer leur sécurité et rééquilibrer à leur profit des rapports défavorables, ils doivent impérativement chercher à satisfaire dans les années à venir sept conditions.
Première condition
Il faut d’abord définir une position commune de défense puis dégager des axes d’effort permettant d’y parvenir. Concrètement, il s’agit de renforcer considérablement la contribution des Européens à leur sécurité collective de façon à pouvoir agir complémentairement aux Américains ou alternativement quand ceux-ci n’entendent pas être engagés. Les Européens doivent donc viser à terme l’autonomie et l’autosuffisance de leur défense de façon à ne pas être à la merci d’un défaut américain. L’important cependant n’est pas de proclamer cet objectif (il effraye les plus timorés et tous ceux qui pensent qu’il va précipiter un désengagement des États-Unis) mais, avec constance et à bas bruit, de veiller à sa réalisation progressive. Au stade actuel, un exercice conjointement mené au sein de l’UE et à l’Otan devrait être lancé afin de dégager les contours d’un contrat opérationnel européen autoporteur sans moyens militaires américains associés.
Deuxième condition
Il convient ensuite d’établir dans la durée une posture d’anticipation de protection et de dissuasion tant conventionnelle que nucléaire entre États européens volontaires en maintenant ouvert un passage d’échelle à 27 plus le Royaume-Uni. Dans le droit fil de la déclaration franco-britannique sur la dissuasion nucléaire du 10 juillet dernier [4], Londres, Paris, Berlin mais aussi Rome, Madrid, Varsovie devraient articuler à cette fin entre eux leurs doctrines, projets et moyens de supériorité stratégiques (satellites, capacités de frappe dans la profondeur, boucliers antimissiles et défense antiaérienne de théâtre, dissuasion nucléaire).
À cet égard, l’élargissement de la dissuasion française à une dimension européenne ne peut pas se concevoir in abstrato ni comme une concession française unilatérale. Cette extension suppose l’affirmation irrévocable d’un destin partagé entre partenaires concernés et la mise en place entre eux d’un système de défense multicouche comportant trois volets : moyens de dissuasion conventionnelle, capacités de défense antimissiles, forces nucléaires adaptées. La dissuasion nucléaire c’est la clef de voûte, le toit d’une maison commune dont la construction débute. Elle suppose des fondations doctrinales et des murs porteurs auxquels s’appuyer.
Troisième condition
Il manque toujours aux Européens des capacités communes, conjointes ou intégrées de planification et de commandement. Les États-membres se sont toujours opposés à la mise en place effective d’un Headquarter de l’UE. Le Brexit et le départ des Britanniques n’ont visiblement pas suffi à lever l’obstacle. Certains pays craignent en effet que la création d’une structure européenne de commandement et de contrôle ne favorise un découplage avec les États-Unis et l’Otan ; d’autres, en particulier ceux qui possèdent nationalement de telles structures, craignent des redondances et une déperdition de moyens.
On ne peut néanmoins pas envisager d’aller plus loin en matière de défense européenne sans Poste de commandement (PC). Une solution serait d’européaniser les chaînes de commandement de l’Otan de façon à pouvoir basculer rapidement ces moyens sous un contrôle politique et militaire européen en cas de non-implication des Américains dans la gestion d’une crise (ce mécanisme s’apparente à celui imaginé par l’accord dit de « Berlin + », jamais mis en œuvre après 2004, qu’il faudrait rénover). Cette première étape permettrait de préparer une européanisation complète de certaines structures et moyens de l’Otan en cas de défaut américain non pas simplement conjoncturel mais systémique. L’investissement des Européens dans l’Otan, en termes de procédures, de chaînes et de moyens de commandement serait ainsi sauvegardé.
Quatrième condition
Les panoplies militaires européennes sont aujourd’hui entre elles à la fois redondantes et insuffisantes pour réaliser certaines missions. Leur cohérence opérationnelle est tributaire des moyens américains. Les Européens dépensent déjà beaucoup pour leur défense mais ils dépensent mal faute d’une rationalisation d’ensemble. Dépenser plus est un objectif absurde si l’on ne dépense pas mieux (cibles et commandes coordonnées des équipements majeurs, gestion mutualisée des stocks, pool de matériels partagés, etc.). Dans ce but, il est impératif de faire converger les programmations militaires nationales en favorisant les développements communs et les acquisitions conjointes.
Cinquième condition
Un des premiers défis de la sécurité européenne est de pouvoir contrer les menaces hybrides qui visent notamment les réseaux de communications et les infrastructures critiques. Il est essentiel d’homogénéiser le niveau de cyberdéfense des pays membres de l’UE. Dans les stratégies du cheval de Troie mises en œuvre par certaines puissances contre les intérêts de souveraineté et de sécurité des membres de l’UE, les vulnérabilités des uns sont à l’origine d’attaques contre d’autres. Renforcer les coopérations opérationnelles entre agences nationales de cyber- sécurité devrait être une priorité. Il faut aussi égaliser au niveau européen les protections et la résilience de nos circuits d’approvisionnement, de secours et de communication.
Sixième condition
Les objectifs ambitieux que les Européens se sont fixés en matière de dépenses militaires risquent de se fracasser sur le mur des réalités financières et économiques si la croissance économique reste aussi faible et le niveau d’endettement de nombreux États européens, en particulier de la France, aussi élevé. Dégager des ressources spécifiques (crédits ou emprunts communautaires) pour financer les programmes stratégiques européens, comme y invitaient les rapports Draghi et Letta, reste un point non tranché de l’agenda européen. L’apport financier que constituerait la mobilisation de ressources européennes serait indéniablement un élément facilitateur de l’accouchement d’une défense européenne plus robuste.
Septième condition
Cette mobilisation de financements nationaux et européens vers la défense joue en faveur d’une consolidation de la BITD européenne et du renforcement industriel nécessaire à une remontée de nos approvisionnements capacitaires.
L’argent cependant n’est pas tout. Présumer comme Mme von der Leyen ou M. Rutte, qu’en achetant du matériel américain on achète une garantie, c’est conclure un marché de dupe. On renforce une dépendance unilatérale rien de plus et l’on s’éloigne de l’objectif d’une défense européenne responsable, c’est-à-dire maître de ses fournitures et de l’emploi de ses armes. La septième condition qui n’est pas la moindre passe donc par une reconquête du marché européen des armements dominé par les importations américaines et par la sanctuarisation de nombreuses filières technologiques de souveraineté.
Conclusion
Le conflit ukrainien débouche sur un chemin critique où la survie de l’Otan et la poursuite du projet européen de défense commune sont d’ores et déjà directement en question. Or, les responsables européens empruntent encore la voie de l’accommodement comme si tout était encore possible : gérer Trump ingérable, contrer Poutine sans être en mesure de l’affronter, sauver l’Ukraine de la défaite. Hélas, la messe est dite ! Ce qui ne l’est pas c’est dans quel sens cette leçon de l’histoire sera tirée par les Européens : le sursaut ou la culbute ?
Références
Par : Louis GAUTIER
Source :
Revue Défense Nationale
