Nouveaux enjeux énergétiques et économiques du nord de la Russie

Mis en ligne le 16 Nov 2021

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent pas le CNAM.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent pas le CNAM. Les références originales de ce texte sont : “Nouveaux enjeux énergétiques et économiques du nord de la Russie”, écrit par Thibaut LECALLIER. Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être consultés sur le site des Jeunes IHEDN.

Introduction

Le 18 août 2019, Donald Trump, alors Président des Etats-Unis, surprenait la communauté internationale en faisant part de son intérêt pour le rachat du Groënland au Danemark : « Le concept [de racheter le Groënland, ndlr] a surgi et j’ai dit que stratégiquement, c’est certainement intéressant »[1]. Si ce projet, qu’il a qualifié de « grosse transaction immobilière », peut faire sourire et penser à une nouvelle facétie du Président Trump, il met en lumière les nouveaux enjeux économiques et géopolitiques du Grand-Nord, et plus particulièrement de l’Arctique. En effet, le réchauffement climatique contribue à la fonte des glaces et ouvre de nouvelles perspectives commerciales et énergétiques. Voilà pourquoi plusieurs grandes puissances se tournent vers l’Arctique, en particulier, les États-Unis, l’Europe, la Chine et la Russie. Cette dernière semble, légitimement, avoir les intérêts les plus importants dans cette région. Le pays à la plus grande superficie au monde possède un accès direct (et important) à l’océan Arctique. Nouvelle route commerciale entre la Chine et l’Europe et regorgeant d’hydrocarbures, cet océan attise les convoitises. Il est donc intéressant de se demander quels sont, aujourd’hui, les nouveaux enjeux énergétiques et économiques du Nord de la Russie, induits par le réchauffement climatique.

L’Océan Arctique : Un trésor énergétique et économique

L’Arctique : une zone à fort potentiel…

L’océan Arctique est le plus petit océan de la planète (14,06 millions km² contre 106 millions km² pour l’Atlantique). Malgré sa taille, il est riche en ressources minières et notamment en hydrocarbures. En 2008, l’USGS (US Geological Society, agence gouvernementale américaine de recherche géologique) estimait que « 22 % des ressources énergétiques non-découvertes mais techniquement exploitables » de la planète se trouvent dans cette région. Ces ressources représentent 90 milliards de barils de pétrole, 1,669 trillions de m3 de gaz naturel et 44 milliards de barils de gaz naturel liquéfié (GNL)[2]. À titre de comparaison, la réserve mondiale de pétrole était de 1 734 milliards de barils en 2019. Celle des Etats-Unis atteignant 68,9 milliards de barils[3], le potentiel d’exploitation de l’Arctique y était donc bien supérieur. En outre, pour ce qui est du gaz en 2019, la Russie, premier pays exportateur de gaz au monde, a produit 850 milliards de m3 de gaz naturel[4].

Qui éveille l’intérêt des entreprises et des Etats…

Les enjeux économiques associés à ces ressources d’hydrocarbures abondantes sont considérables. On comprend donc mieux pourquoi la plupart des grandes entreprises pétrolières et gazières du monde se sont lancées dans des projets ayant pour centre l’Arctique. En témoigne le méga projet gazier Yamal mis en place par Total, aux côtés du groupe Russe Novatek et du groupe chinois CNPC (China National Petroleum Corporation). Ce projet a coûté 23 milliards d’euros[5]. Il comporte la construction d’un port, d’un aéroport, d’un site d’extraction, d’une usine de liquéfaction et des réservoirs. La capacité du site est de 16 millions de tonnes de GNL par an. Malgré les nombreux défis technologiques du projet liés aux conditions météorologiques extrêmes (la température peut descendre jusqu’à -50°C), les premières tonnes de GNL du site Yamal ont été exportées en 2019 par des méthaniers brise-glace. Le premier d’entre eux à avoir été mis en service est le « Christophe de Margerie », baptisé en l’honneur de l’ex-PDG de Total, mort en Russie en 2014[6].

Un projet très similaire au projet Yamal, mené par les mêmes acteurs, devrait voir le jour à partir de 2023. Il s’intitule « Arctique LNG 2 ». Le projet aura une capacité de production de 19,8 millions de tonnes par an[7]. 

Mais qui fait face à des difficultés techniques et économiques

Si les projets d’exploitation se développent, les projets d’exploration sont encore plus nombreux. Dès 2013, Exxon a investi environ 3.2 milliards de dollars[8] pour explorer les fonds de l’Arctique, tandis que Shell a dépensé près de 7 milliards de dollars[9] pour un projet qui n’a pas abouti du fait de son manque de rentabilité, lié notamment à la faible quantité de pétrole. Cet eldorado présente cependant des difficultés techniques importantes : froid extrême, difficulté d’accès… D’après Matthieu Auzanneau, auteur de l’Or Noir (la Découverte), « il faut un baril au-delà de 100 dollars pour espérer [une] rentabilité [de ces projets] ». Aujourd’hui, avec un baril autour de 60 $ les exploitants sont loin d’être bénéficiaires de ces projets. Demain, en revanche, avec l’épuisement de certains champs pétroliers, il n’est pas illusoire de voir le cours du pétrole remonter, et par conséquent d’assister à l’exploitation d’un grand nombre de champs en Arctique, en dépit de l’opposition de certaines associations de protection de l’environnement. 

The Northern Sea Route : une nouvelle route commerciale

En parallèle de l’augmentation probable des plateformes pétrolières dans les années à venir, le nombre de cargos empruntant la route du Nord (Northern Sea Route en anglais) devrait aussi croître fortement. Avec le réchauffement climatique, la circulation maritime dans l’océan Arctique est déjà possible toute l’année : en hiver les navires sont escortés de brise-glace affrétés par les armateurs, tandis qu’en été des bateaux à étraves renforcées sont autorisés à naviguer seuls. Le commerce mondial pourrait donc être chamboulé par la fonte des glaces. La route commerciale reliant Shanghai à Rotterdam par le Nord est 20 % plus courte que celle passant par le Canal de Suez, ce qui réduit le temps de parcours d’une dizaine de jours. Pour les cargos empruntant la voie maritime du Canal de Panama, la distance est réduite de 40 %. Les enjeux économiques autour de cette route commerciale sont donc significatifs. Notons que les cargos doivent présenter des caractéristiques techniques renforcées pour résister aux conditions extrêmes. Cependant, le surcoût devrait rapidement être amorti par la grande rentabilité de cette nouvelle voie.

De telles informations nous permettent de comprendre pourquoi le trafic maritime est en forte croissance dans la région. Vladimir Poutine déclarait en Mars 2017 lors du forum sur l’Arctique : « Si ces tendances [climatiques ndlr] se poursuivent, imaginez ce qui va se passer. Actuellement, le long de la voie du Nord, 1,4 million de tonnes de marchandises sont transportées par cargo ; en 2035, ce chiffre sera de 30 millions. Cela vous donne une idée de la croissance dont je parle »[10]. 

En 2018, 27 trajets intercontinentaux ont emprunté la route du Nord. 33 % d’entre eux ont été réalisés par le seul armateur chinois Cosco, qui espère utiliser cette route régulièrement d’ici 2025[11]. Cet intérêt de l’armateur chinois confirme l’attrait de la Chine pour la région. Pékin et Moscou ont d’ailleurs signé des accords de coopération sur différents sujets relatifs à l’Arctique, et principalement autour des sujets énergétiques. La Chine compte en effet sur son voisin russe pour lui fournir une grande partie de son gaz et de son pétrole, qui viendra soutenir sa croissance. Les intérêts chinois sont importants dans la région et c’est à ce titre que Pékin aide financièrement à la mise en place et à l’exploitation de la route du Nord, via la construction de ports et de bases commerciales.

Comment fournir de l’énergie à cette région isolée ?

La solution russe : une centrale nucléaire flottante…

Un problème persiste concernant ces projets de construction de ports ou de plateformes pétrolières. Ils nécessitent un approvisionnement énergétique important dans une région isolée du reste du monde. Pour ce faire, le gouvernement russe a mandaté l’entreprise publique Rosatom, un géant du nucléaire russe qui emploie 250 000 personnes et regroupe plus de 300 entreprises. Le 23 août 2019, Rosatom mettait à l’eau sa dernière innovation en termes de nucléaire civil : l’Akademik Lomonosov. Ce navire géant de 140 mètres de long, de 30 mètres de large et pesant 21 500 tonnes est une centrale nucléaire flottante qui permettra de fournir de l’énergie en abondance au Nord de la Russie. Il est constitué de deux petits réacteurs de 35 MW (Méga Watts)[12], contre 1 660 MW pour un réacteur EPR (European Pressurized Reactor) nouvelle génération. Cette puissance permet d’alimenter une ville de 100 000 habitants, soit une ville de la taille de Caen.

Tractée par d’autres navires lors de chacun de ses déplacements, cette barge a l’avantage de pouvoir se connecter rapidement à un réseau électrique existant. Partie de Saint-Pétersbourg le 28 avril 2018[13], elle a fait escale à Murmansk afin d’être chargée en combustible puis l’a quitté, le 23 août 2019[14], pour rejoindre la petite ville de Pevek dans le Nord de la Russie. Elle remplace désormais une centrale à charbon et une centrale nucléaire, toutes deux en fin de vie, et fournira en électricité les plateformes pétrolières avoisinantes. Cette centrale amovible offre par ailleurs une grande flexibilité au gouvernement russe qui peut la déplacer au gré des besoins. Elle sera par la suite démantelée dans une zone plus facile d’accès.

… Qui inquiète les associations environnementales

Des associations de préservation de l’environnement, comme Greenpeace ou Bellona Foundation, s’insurgent contre ce qu’elles appellent un « Tchernobyl flottant ». Malgré les déclarations de Rosatom prétendant que l’Akademik Lomonosov est « indestructible », ses détracteurs doutent du fait que la barge puisse résister à un tsunami ou à une collision avec un iceberg. L’environnement du grand Nord russe pourrait être gravement endommagé en cas de non-respect de normes strictes en termes de sûreté nucléaire, or aucune instance internationale indépendante n’a pu vérifier les propos de Rosatom.

Faisant abstraction des critiques, Rosatom continue de présenter l’Akademik Lomonosov comme un franc succès. Le groupe devrait recevoir d’autres commandes de la part de la Russie et d’autres pays (par exemple le Soudan qui a signé avec Moscou un plan d’action en vue de la construction d’une centrale nucléaire flottante)[15]. Rosatom n’est cependant pas le seul acteur de ce nouveau marché. La Chine investit également dans le développement de projets de centrales nucléaires flottantes, notamment à travers la Compagnie Nationale Nucléaire Chinoise (CNNC) qui travaille sur la mise au point d’une centrale nucléaire flottante au large des côtes de la province orientale du Shandong ; elle devrait investir environ 2 milliards de dollars.

Conclusion 

Le réchauffement climatique bouleverse les activités économiques du Nord de la Russie. Cette région, autrefois isolée, devient de plus en plus attractive par sa richesse en hydrocarbures, et par la création d’une nouvelle route commerciale entre la Chine et les Etats-Unis. Malgré l’opposition des associations de défense de l’environnement, tous les projets menés par la Russie semblent promis à voir le jour dans les années à venir. En outre, les initiatives pour apporter de l’énergie dans les zones portuaires de la région sont massivement soutenues par le gouvernement russe ; l’Akademik Lomonosov en est un exemple concret. Cette centrale nucléaire flottante est la dernière innovation en matière de nucléaire civil dans le Grand Nord Russe. 

Le développement de ces régions isolées, ainsi que les enjeux économiques et énergétiques, font du Nord de la Russie un nouvel espace géopolitique. L’intérêt des États-Unis et de la Chine, mais aussi de l’Europe pour des nouvelles ressources énergétiques, ne fait que grandir. La richesse en hydrocarbures de cette région et sa proximité avec la Russie font d’elle un nouvel élément essentiel de la géopolitique mondiale, et donc de la défense. Son importance devrait donc croître à mesure que le climat se réchauffe.

References[+]

Par : Thibaut LECALLIER
Source : Les Jeunes IHEDN


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