Manipulation des sens à des fins d’influence : l’innovation technologique prospère avec les sciences de cognition

Mis en ligne le 25 Nov 2025

Jean-Etienne Minh-Duy Poirrier from USA, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons

Les champs cybernétique, informationnel, mais également cognitif, sont devenus des espaces de confrontation à part entière. Le présent papier s’attache à mettre en relief les différents moyens utilisés pour la manipulation des sens à des fins d’influence, plus particulièrement sur un volet militaire. L’autrice s’intéresse ainsi aux finalités stratégiques de la manipulation cognitive, traite les aspects techniques associés, et aborde enfin les questions éthiques soulevées.

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent pas le CNAM.

Les références originales de cet article en contribution libre, validé par le Comité de lecture de GeoStrategia, sont : Mélanie Grangeon, « La manipulation des sens à des fins d’influence : l’innovation technologique prospère avec les sciences de cognition », Jeunes-IHEDN, S’engager par la plume n°6, Pages 143 à 159, novembre 2025. Ce texte, ainsi que d’autres publications contributions libres de droits, hors partenaires de GeoStrategia, peuvent être consultés peuvent être consultés sur le site des Jeunes-IHEDN)

Depuis l’époque du néolithique et de la sédentarisation de l’espèce Homo, la construction et l’évolution des relations entre sociétés humaines sont confrontées à la violence des conflits, organisés ou non, à grande échelle ou locaux, entre acteurs étatiques ou non étatiques. Pour autant, la nature des conflits et leur manière de mener la guerre ont largement évolué, passant d’une guerre dite « classique » à une guerre plus industrialisée, plus destructrice tant du côté militaire que du côté civil. L’innovation technologique, moteur de l’amélioration matérielle et stratégique des opérations militaires, accompagne cette transformation de la guerre qui se mène aujourd’hui aussi au travers du champ immatériel. Cette combinaison entre les méthodes conventionnelles et non conventionnelles fait en sorte que le conflit n’intègre plus seulement les organisations militaires mais aussi l’entièreté de la société civile. Ce qui est décrit comme la « guerre hybride » – malgré l’absence d’une définition unanimement reconnue – domine les qualifications de la guerre d’aujourd’hui et de demain pour désigner l’exploitation de tous les aspects de la guerre moderne pour contrer la supériorité des moyens conventionnels. Dès 2005, Frank F. Hoffman, chercheur et ancien officier du Corps des Marines aux États-Unis propose une définition de la « guerre hybride » [1] comme une guerre multimodale exploitant les champs non traditionnels avec une emphase toujours plus importante aujourd’hui sur la manipulation et l’utilisation d’armes modernes à portée psychologique. Elle peut être menée par des acteurs organisés structurellement et politiquement tout comme des acteurs non gouvernementaux,
publics et privés[2].

Même si son fondement stratégique reste inchangé, la guerre évolue constamment dans ses modalités avec de nouvelles dimensions telles que le champ cognitif, le cyberespace, ou encore le champ informationnel, qui deviennent des espaces d’affrontements stratégiques permettant de viser l’adversaire de manière diffuse. Les champs de la cybernétique[3] et de la manipulation cognitive deviennent centraux, à la fois pour l’amélioration des capacités des forces armées, mais aussi pour la déstabilisation de l’adversaire. L’innovation chimique et technologique encourage la mise en place de nouvelles actions cognitives, soutenant les individus volontaires à qui elles s’adressent, améliorant leurs capacités et performances ; elles sont essentiellement de nature défensive.
Ces actions cognitives se distinguent normativement des guerres cognitives, qui sont, elles, de nature offensive et regroupent l’ensemble des actions dirigées contre des cibles dans l’objectif de s’assurer « une maîtrise de leurs représentations, de leur mémoire, de leurs attitudes, de leurs comportements, et à altérer ou détruire leurs capacités cognitives »[4]. La dimension cognitive et informationnelle de la guerre est devenue majeure aujourd’hui par le développement non seulement de la technologie mais aussi des médias et réseaux sociaux, en charge d’encadrer et de définir les informations à destination du grand public. La démarche cognitive s’approche et joue avec les mécanismes intimes de la cognition, avec l’attention, la perception, la mémoire, la représentation du monde et la prise de décision d’un individu pour lui-même ou son entourage.

Si la guerre d’influence a toujours fait partie des stratégies militaires, la guerre cognitive a franchi un cap en ciblant directement les perceptions, le comportement et l’esprit humain. Ainsi, cet article explore les différents moyens utilisés pour la manipulation des sens à des fins d’influence par et pour le domaine civil et militaire, avec une emphase sur le second. La première partie développe les objectifs stratégiques de la manipulation cognitive et offre un point sur les acteurs principaux du secteur de la manipulation cognitive en activité en Chine, aux États-Unis, en France et en Russie. Afin d’éclairer sur les différents types d’opérations cognitives existantes, une seconde partie aborde les aspects techniques de leurs fonctionnements tant sur le point informationnel et technologique que chimique. Enfin, même si ce champ connaît un important développement, il n’en reste pas moins récent et ouvre de nouveaux débats. Les pratiques concernant la dimension cognitive soulèvent ainsi plusieurs questions éthiques sur son exploitation, notamment vis-à-vis du droit humain et du droit humain et de liberté à disposer de son corps, qui constituent la conclusion de cet article.

Une utilisation de la cybernétique à des fins stratégiques

Cibles et objectifs

Les outils développés pour la guerre cognitive ont généralement comme principal objectif de modifier la perception d’une situation pour pousser un acteur à prendre une décision favorable à l’agresseur, qu’il soit dans le champ civil, politique ou militaire. Mais d’autres objectifs sont poursuivis : l’induction de sentiments déstabilisants (la peur, la confusion ou le doute), l’altération de la volonté de combattre sapant la motivation des troupes en jouant sur leurs émotions et perceptions, ou encore le conditionnement d’une population à accepter une idéologie ou à rejeter une vérité objective. Les manœuvres psychologiques ne visent pas uniquement les cibles individuelles : les manœuvres de masses, consistant à intégrer toute une population au sein d’une opération psychologique, sont considérables. Si les forces armées et les décideurs politiques et militaires constituent les objectifs privilégiés d’une désinformation avancée, le ciblage des populations civiles est d’autant plus aisé aujourd’hui par l’intermédiaire des médias et réseaux sociaux, mais aussi de l’IA ou des téléphones portables. Aujourd’hui, cette guerre cognitive a laissé progressivement place à une ingénierie de la pensée, basée sur des moyens cybernétiques de plus en plus performants, notamment par la collaboration des différents acteurs publics comme privés permettant une optimisation de l’innovation et de l’intégration de ces technologies.

Les acteurs principaux du secteur

La guerre cognitive et les actions cognitives s’appuient aujourd’hui sur les innovations technologiques. Elles sont en effet capables d’instrumentaliser et de convaincre d’une réalité transformée, tout comme de déstabiliser les parties prenantes ciblées de manière invisible. Ainsi, tous les acteurs ayant écrit sur le sujet sont unanimes : le processus continuel de développement de nouvelles technologies répond à un véritable enjeu permettant à chaque acteur de rester dans la course à l’innovation et de conserver un avantage stratégique crucial[5].
Dans cet objectif, la coopération public/privé est décrite comme un pilier, surtout lorsqu’il est question d’Intelligence artificielle, de collecte puis de traitements massifs de données, ou de nanotechnologie. Plusieurs entreprises sont mobilisées dans le processus, aux côtés des États et de leurs services gouvernementaux militaires et de renseignement, mais aussi des instituts de recherches. (Figure 1)

La coopération public/privé dans le secteur des technologies cognitives s’est largement renforcée ces dix dernières années. En témoigne par exemple le lancement du projet MAVEN en 2017 par les États-Unis. L’objectif est d’intégrer l’intelligence artificielle au sein des services de renseignements américains, projet qui a permis une aide au déploiement des forces spéciales au Moyen‑Orient et en Afrique, ainsi qu’à l’exploitation des vidéos récoltées par les drones à la fin de cette même année. Si l’armée américaine est considérée comme avancée sur son intégration de l’IA au sein des forces armées, la Chine semble se concentrer plus largement sur l’autonomisation des systèmes technologiques avec les robots autonomes ou encore la mise en place de véritables « officiers traitants digitaux » au sein de leurs centres de commandements (Garry, 2021 : 207). Quant à la Russie, les secteurs que le pays maîtrise restent le cyberespace mais aussi le domaine des ondes électromagnétiques, dont les recherches remontent à l’époque de l’Union soviétique.

Les types d’opérations cognitives à fins d’influence

La manipulation psychologique, soit la capacité à prendre le contrôle sur un individu pour exercer une dite influence par l’intermédiaire d’armes chimiques ou technologiques, a déjà vu un certain nombre de précédents plus ou moins médiatisés et sources de scandales médiatiques. Plusieurs types d’opérations se distinguent : les opérations de désinformation ou manipulation de l’information, les opérations altérant technologiquement les sens moteurs et l’altération chimique de ceux-ci. L’élaboration des opérations cognitives mobilise simultanément principalement trois secteurs scientifiques : les neurosciences, les sciences technologiques et les algorithmes basés sur les mécanismes d’attention.

La désinformation par l’IA et des réseaux sociaux

Les opérations militaires d’influence, autrefois surnommée PSYOP en anglais (ou MISO, Military Information Support Operations, aux États-Unis depuis 2010) désignent plus généralement « l’ensemble des activités dont l’objet est d’obtenir un effet sur les comportements d’individus, de groupes ou d’organisations (cibles) afin de contribuer à l’atteinte des objectifs politiques et militaires. Elles se caractérisent par la volonté de l’action efficace sur autrui par des moyens qui ne font pas nécessairement appel à l’usage de la force ou à l’exercice de l’autorité »[6].

La conduite des OMI (Opérations militaires d’influence) fait aujourd’hui pleinement partie des outils de la guerre psychologique, visant la manipulation par l’information, principalement des civils comme des militaires. Parmi de nombreux exemples historiques, nous pouvons penser à la Bleuite d’Algérie (ou « complot bleu »), qui prit place en 1957 durant la guerre d’Algérie (1955‑1962).
Exemple d’opération de manipulation par la désinformation, la Bleuite [7] fait référence à l’opération d’infiltration et de manipulation de l’Armée de libération nationale (ALN) par les services de documentation extérieure et de contre espionnage et le groupement de renseignement et d’exploitation français (SDECE, GRE). Lancée en 1957 et se déroulant sur environ un an, l’opération se base sur le concept de « retournement de l’ennemi ». L’objectif est de faire croire à la présence d’espions, pourtant purement fictifs, dans les rangs de l’ALN travaillant pour le gouvernement français. Ainsi, les services français par le recours à la fabrication de faux documents, de listes truquées, de rumeurs dans les maquis et la population pour favoriser l’image des Français, et d’agents doubles ont réussi à instaurer un climat de paranoïa au sein des rangs internes de l’ALN. Cela donna ainsi lieu à une purge avoisinant les 4 000 morts durant laquelle l’ALN réduisit ses propres effectifs, sapant son unité, son moral et complexifiant l’organisation des rangs et des actions. La manipulation psychologique par la compromission des soldats puis la diffusion de rumeurs avec preuves falsifiées démontrent une aisance à la création d’un narratif qui s’étend et est nourri volontairement pour la tenue d’objectif stratégique
avantageux pour l’armée française.

Les actions de manipulation informationnelle utilisent les traits de l’influence à savoir les habitudes, les traits de personnalités, les croyances ou encore les convictions d’un individu pour agir sur son affectivité, ses émotions (en particulier le stress) et sa motivation à résister ou entretenir un conflit psychologique[8].
Aujourd’hui, ce type d’opération à manipulation informationnelle est capable de se répandre bien plus rapidement et à plus grande échelle par les réseaux sociaux notamment, ou de par la médiatisation accrue des conflits. Cette diffusion de l’information, à une vitesse bien supérieure qu’autrefois, peut constituer un intérêt stratégique autant positif que négatif, le résultat dépendant toujours du côté duquel l’acteur se place. Dans les conflits majeurs marquant l’environnement géopolitique actuel, cette question de la désinformation a particulièrement ressurgi dans l’espace public depuis l’invasion par la Russie de l’Est de l’Ukraine le 24 février 2022. L’utilisation de deepfakes[9], mot-valise désignant le trucage d’informations visuelles ou sonores par l’intelligence artificielle dans l’objectif de véhiculer de fausses informations, a été pointée du doigt. Utilisée par la Russie sur les réseaux sociaux, cette méthode a fait parler avec la circulation sur Facebook et Instagram d’une vidéo falsifiée représentant le président ukrainien Volodymyr Zelensky appelant les soldats ukrainiens à se rendre face aux forces russes. Supprimée le 17 mars 2022 par la maison mère de Facebook et Instagram, Meta, cette vidéo n’a pas été la seule créée pour perturber la prise de décision en s’attaquant aux canaux informationnels de la population civile et s’appuyant sur plusieurs biais cognitifs, dont le biais d’autorité.

« Les acteurs de la guerre cognitive exploitent quatre stratégies principales sur les réseaux sociaux : la perturbation de l’information, la compétition de discours, la manipulation de l’opinion publique et le blocage de l’information »[10].

La circulation rapide de ces fausses informations repose tout simplement sur le système de fonctionnement des réseaux sociaux. Par la constitution d’un entre-soi et d’un réseau privé ultra-personnalisé correspondant au profil de l’utilisateur, la confrontation des idées et la comparaison d’informations sont dangereusement réduites, permettant le succès du contrôle réflexif. Le contrôle
réflexif se base sur une tendance naturelle à croire plus facilement des informations allant dans le sens de nos opinions, qu’elles soient politiques, culturelles ou religieuses[11] Cette tendance est ainsi majorée et favorisée par cet enfermement dans les bulles informatives et d’entre-soi des réseaux sociaux. Dans la même logique, ce contrôle réflexif comprend une adaptation des narratifs en fonction des cercles d’appartenance de l’individu, pour le convaincre plus aisément.

Si la lutte informatique[12] fait partie des aspects de la guerre cognitive par l’information, la présence et l’utilisation de l’IA peut néanmoins apporter une aide positive aux forces armées. Son rôle déjà présent et croissant dans le cadre des opérations militaires et/ou de renseignements est souligné, tout comme ses différentes capacités : une analyse rapide et massive de données pour appuyer la prise de décision, ou sa capacité prédictive dans le cadre de défaillances techniques et d’optimisation de la maintenance des matériels. Enfin, l’utilisation de l’IA au sein des forces armées revient dans la question de l’autonomisation des technologies de drones et de véhicules notamment. Son utilisation pour la formation des soldats avec la création d’environnements de simulations réalistes et la préparation aux missions [13] en fait également un outil de support pédagogique moderne. Mais si les stratégies informationnelles sont une composante pour manipuler les perceptions, croyances, et prises de décision, la guerre cognitive agit aussi sur les processus mentaux internes, capables de déstabiliser les cibles de l’intérieur.

L’altération technologique des sens moteurs

Le cerveau humain dans la guerre cognitive joue un rôle clé par la centralisation de toutes les fonctions vitales et sens moteurs. Il gère les connaissances tout comme le traitement des émotions ainsi que les capacités physiques et psychomotrices de l’être humain (mouvement, équilibre, expression, apprentissage, mémoire, etc.). Mais surtout, c’est par lui que passe le traitement de tous les stimulus (olfactif, visuel, touché, etc.)[14]. Le développement accru ces dernières années des différentes branches des neurosciences et des sciences cognitives a permis l’élaboration et la compréhension des capacités cognitives humaines, permettant de cibler et de développer plus aisément les opérations militaires – l’expert James Giordano parle de « militarisation des neurosciences ».

L’être humain réagit à son environnement par le stimulus des sens. Chaque zone (ou lobe) du cerveau est assignée à des fonctions spécifiques (Figure 1). Ainsi, comprendre le fonctionnement du cerveau, c’est aussi comprendre comment le manipuler et par quels biais. L’altération technologique des sens peut se faire de différentes manières, sur l’audition en particulier, tout comme la neurocognition.


Figure 1. Lobes du cerveau et leurs fonctions.

L’audition et les armes à micro-ondes

Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’utilisation des infrasons et des ultrasons comme outils militaires est une réalité, en particulier en Europe et en Amérique du Nord. Bien qu’imperceptibles à l’oreille humaine, ces ondes peuvent avoir des effets physiologiques et psychologiques considérables : troubles de l’équilibre, nausées, vertiges, jusqu’aux lésions auditives permanentes[15]. Leur utilisation trouve parfois une résonance jusque dans l’espace public, avec notamment l’exemple du « syndrome de la Havane ». Observés chez les diplomates américains et canadiens à Cuba à partir de 2016, les symptômes d’étourdissements, de troubles de la mémoire, de douleurs et troubles auditifs (acouphènes, perte d’équilibre, etc.) ont été rapportés[16]. Même si aucune preuve formelle n’a encore été fournie, ces symptômes ont été largement attribués par l’Académie américaine des sciences depuis décembre 2020 à une potentielle attaque par micro-ondes, donc une utilisation potentielle d’armes énergétiques dirigées à des fins de déstabilisation. Même si les États-Unis avaient annoncé avoir abandonné le développement de telles armes à la fin des années 1980, Washington affirme cependant que plusieurs pays ont fait l’acquisition potentielle de cet arsenal, dont entre autres la Russie et la Chine.

Le fonctionnement de ces armes à énergie dirigée relève d’une émission d’onde à impulsion très rapide sur une fréquence précise, et dans une direction donnée par l’intermédiaire d’une antenne. Le flux de ces ondes, discontinu, est évalué précisément pour éviter des « effets secondaires » notamment les brûlures cutanées – la fréquence est ainsi estimée entre 6 GHz (voire inférieure à 6 GHz pour une meilleure pénétration de la matière) et 40 GHz. En s’infiltrant dans le corps, ces ondes entraînent un endommagement plus ou moins important des tissus nerveux, provoquant les effets cités précédemment[17].

L’emploi d’armes acoustiques ou par micro-ondes dans d’autres contextes, en particulier de torture et de contrôle des foules, a la même visée. L’utilisation de sons aigus, de basses fréquences et de bruits blancs prolongés par exemple est une méthode employée pour briser psychologiquement des prisonniers ou perturber les populations hostiles. Il peut être pris à titre d’exemple l’armée états-unienne et ses procédures à Guantanamo : des morceaux de musique diffusés à des volumes extrêmes ont été utilisés comme outil de torture
psychologique. Ainsi, l’utilisation des armes acoustiques permet d’accroître l’efficacité des opérations de manipulation sans recours direct à la force physique[18]. L’objectif de l’utilisation de ce type d’armes se concentre autour de la perturbation de la communication, du repos et encore de la capacité de raisonnement par l’induction d’une fatigue importante.

La neurocognition et la neurotechnologie

Depuis les années 1990-2000, les progrès considérables dans les secteurs de la biotechnologie, nanotechnologie et cybernétique poussent vers le développement d’un « homme augmenté », ou « super soldat ». Les progrès ont été marqués par des innovations apparues dans le domaine civil mais qui, par les frontières poreuses avec le domaine militaire, y ont été intégrées. Ces innovations ont pour objectifs d’améliorer la mémoire, la vitesse de prise de décision, mais surtout la régulation émotionnelle, la résilience mentale et physique, ainsi que l’augmentation accrue de l’acuité des sens. Les interfaces cerveau-machine (ICM), initialement conçues pour des applications médicales, sont aujourd’hui explorées pour des usages militaires, notamment pour contrôler des drones, des véhicules, ou même des armes à distance par la seule pensée. La DARPA (Defense Advanced Research Projects Agency, agence états-unienne) a par exemple réussi à développer des prothèses neuro-contrôlées, illustrées par le bras prothétique LUKE Arm, capable d’être dirigé directement par l’activité neuronale. L’adoption de ce type de technologie d’amélioration capacitaire est parfois désignée comme « une obligation morale », pour favoriser la survie des soldats mais aussi des civils (Caron, 2018). Certains équipements dotés d’innovations technologiques sont intégrés à l’attirail quotidien du soldat comme tout simplement le gilet pare-balle, et progressivement les exosquelettes. Mais la question de la moralité de ces intégrations s’accentue aujourd’hui, en particulier face aux arguments éthiques de l’aide à une meilleure distinction entre les combattants et les civils, tout comme la meilleure gestion des émotions, dont le stress (Caron, 2018).

Ces innovations servent ainsi à améliorer les capacités des individus en opération. Le prolongement et l’augmentation de l’acuité des sens que la nanotechnologie offre font également partie des actions cognitives : implants cochléaires pour accentuer l’audition ou encore implants oculaires pour la vision [19]. D’autres technologies comme l’électrostimulation cérébrale sont également à l’étude pour moduler les comportements et les performances humaines, pour renforcer la résistance au stress, influençant sur la capacité de prise de décision dans des situations critiques.

Altération chimique des sens moteurs

D’un autre côté, l’altération technologique des sens peut être couplée à l’altération chimique des sens, en particulier par la tromperie de l’odorat et la perturbation de la neurocognition. L’altération chimique repose sur l’emploi de substances psychotropes et neurotoxines ayant un impact direct sur les émotions, les perceptions et les prises de décisions.

L’odorat et les armes olfactives

L’odorat joue un rôle majeur dans la mémoire et les émotions humaines. Certaines odeurs ont la capacité de pouvoir déclencher des souvenirs traumatiques ou d’induire des réactions physiologiques intenses. L’importance et la puissance du spectre olfactif, quoique très peu étudié par rapport au spectre visuel[20], sont relevées surtout dans les situations de rétablissement d’un cas de stress = post-traumatique (EPST) chez les militaires. Les reviviscences[21], une des troiscaractéristiques de l’EPST[22], sont capables d’être déclenchées par un stimulus extérieur comme les odeurs (reviviscences réactionnelles, qui s’opposent aux reviviscences spontanées). Elles peuvent entraîner une déstabilisation considérable d’un individu par le déclenchement de réactions physiologiques telles que tachycardie, nausées, sueurs froides, dans un sentiment d’angoisse oppressante[23]. La détection d’une odeur à l’origine de l’EPST déclenche une hyperactivation neurovégétative(403), autrement dit une suractivation de l’axe hypothalamo-hypophysosurrénalien (HPA).

L’importance majeure dans le traitement et l’influence des odeurs de trois organes du corps humain est progressivement relevée : le bulbe olfactif, responsable de l’envoi d’informations, l’amygdale pour le traitement des émotions, et l’hippocampe dans la mémoire à long terme, soit la structure qui associe l’odeur et le souvenir précis (Figure 3). Ce phénomène de déclenchement de réactions et d’émotions aux stimuli d’une odeur est souvent dénommé comme le « syndrome » ou le « phénomène proustien ». Cette dénomination est en effet tirée de l’œuvre romanesque Du côté de chez SwannÀ la recherche du temps perdu (1913) par Marcel Proust, où le narrateur se remémore des souvenirs au goût de sa madeleine, la « madeleine de Proust »[24]. Ainsi, réussir à stimuler de manière artificielle ou réduire la sensibilité de ces axes aux stimulus olfactifs est un vecteur important supplémentaire dans la menée d’actions cognitives et d’influence.


Figure 2. Les organes de l’olfaction

L’utilisation des odeurs peut donc être à visée négative pour une déstabilisation de l’adversaire, et devenir une technique à visée psychologique. Si plusieurs questionnements subsistent sur une potentielle utilisation de telles armes par l’armée américaine en Iran mais sans aucune preuves formelles, des armes olfactives ont bien été utilisées dans l’histoire, à l’image du « Who Me? » en France entre 1943 et 1945, ou du « Stunk »(Le « Stunk » est un liquide chimique développé par une entreprise privée et utilisé par Israël
notamment contre les manifestations palestiniennes. Nauséabond, il est décrit comme pestilentiel avec une odeur persistante pendant plusieurs jours voire semaines, et s’incrustant dans les objets comme les bâtiments. ) en Israël depuis 2008. Il existe plusieurs armes olfactives en fonction des objectifs recherchés : les composés répulsifs, les composés irritants, et les composés émotionnels. Les composés
répulsifs exploitent une odeur biologiquement désagréable pour provoquer un rejet instinctif : odeur de putréfaction de viande en décomposition ou mélange de matière fécale et d’urine. Elles sont utilisées dans le cadre du contrôle des foules ou pour rendre un environnement impraticable, à l’image du stunk, mélange de déchets en décomposition et d’œufs pourris. Les composés irritants ne provoquent pas seulement une réjection mais aussi des effets physiologiques : haut-le-cœur, nausées et vomissements incontrôlables (comme pour les dérivés de l’acide butyrique par exemple) ou irritation des muqueuses comme des yeux et des voies respiratoires. Enfin, certaines odeurs moins nocives physiquement se concentrent sur un impact purement psychologique par l’induction d’émotions : l’odeur de sang et de chair brûlée provoque généralement une sensation de panique et d’angoisse, le poisson fermenté et le durian déstabilisent par leur odeur de putréfaction, l’orange réduit l’anxiété, la lavande réduit le stress et est connue pour ses vertus apaisantes, la vanille augmente les niveaux de dopamine, et la menthe poivrée augmente les performances physiques.

L’altération neurocognitive par les substances psychotropes

Le bioterrorisme( Le bioterrorisme est décrit comme « l’emploi illégal ou menace d’emploi illégal d’armes ou d’agents biologiques contre les personnes, animaux, plantes ou matériels, afin de contraindre ou d’intimider les gouvernements ou les sociétés dans le but d’atteindre des objectifs politiques, religieux ou idéologiques », in : ministère des Armées. Lexique du ministère des armées pour la loi de programmation militaire 2019-2025. 2018, p. 2.) repose sur l’usage d’agents biologiques ou chimiques pour contraindre ou intimider une population. Les armes chimiques sont classées en plusieurs catégories (Figure 4). À dose contrôlée, certaines de ces substances chimiques peuvent entraîner des hallucinations (BZ) et troubles de la vision (BZ, gaz moutarde, HF), un blocage des capacités respiratoires ou essoufflement (gaz moutarde, lewisite, HF, chlorure d’hydrogène, agents antiémeutes), des brûlures de la peau et des muqueuses (gaz moutarde, lewisite, HF, napalm, chlorure d’hydrogène, agents antiémeutes), des problèmes de mémoire et anxiété, convulsions, vomissements (DM), etc.


Figure 3. Tableau regroupant les différents types d’armes chimiques existantes. Réalisé sur la base du MSDManuals.

Autres armes chimiques, les effets des substances psychotropes comme la drogue sur la psyché humaine ont déjà été explorés par plusieurs armées. L’exemple marquant qui a fait la une des journaux reste le programme MK-Ultra de la CIA, aux États-Unis. Lancé dans les années 1950 avant sa fin dans les années 1970, ce programme étudiait les effets du LSD, drogue de synthèse, sur la manipulation mentale et la suggestion hypnotique. Pour contrer le développement de techniques de manipulation par le bloc communiste après la guerre de Corée (1950-1953), la CIA lance plusieurs expériences psychiatriques à base de LSD sur des patients, mais aussi des soldats, des détenus et des scientifiques ou des membres du public à leur insu. L’objectif principal consistait à tester l’hypothèse selon laquelle l’esprit humain, à l’image d’un ordinateur, peut être « réinitialisé » par l’effacement des souvenirs et la reconstruction entière de la psyché. Les patients soumis au LSD continuellement, jusqu’à trois fois par jour, ont ainsi été réduits à un état psychologique infantile, d’une vulnérabilité cognitive remarquable. Par cette perte des capacités parfois motrices de l’individu, les armes chimiques et autres substances psychotropes permettent la manipulation psychique mais aussi physique des individus, à un degré aussi variable que le nombre d’acteurs chimiques disponibles.

Considérations éthiques

L’utilisation des altérations sensorielles dans la guerre cognitive repose ainsi sur des champs interdisciplinaires impliquant la psychologie humaine, la technologie et l’ingénierie. Néanmoins, même si les armes chimiques ou les techniques informationnelles ne sont pas des procédés nouveaux, l’amélioration de la technologie a permis leur développement rapide voire leurs effets de plus en plus nocifs. En parallèle, l’innovation technologique a également encouragé et amélioré la compréhension du fonctionnement cognitif humain, faisant de cette interpénétration humanité/technologie une question éthique centrale.

L’absence de cadre juridique clair

Les conventions internationales sont nombreuses sur le contrôle des armements (Traité de non-prolifération des armes nucléaires, 1968 ; Traité sur le commerce des armes, 2014). Cependant, aucune n’a aujourd’hui encore statué sur l’utilisation des armes et technologies de manipulation sensorielle, tant dans le secteur militaire que dans le secteur civil. Malgré les limites que posent le droit international sur le respect des conventions et traités internationaux – les groupes armés n’y étant pas soumis sans les avoir reconnus – il reste difficile d’établir un contrôle commercial effectif de ce type de technologie sans une coopération internationale. Ce vide juridique fait courir le risque d’être exploité à la fois par des acteurs étatiques et non étatiques.

Du côté des armes chimiques et biologiques, plusieurs conventions ont été déposées, à l’image de la Convention sur les armes biologiques (CABT) entrée en vigueur en 1975 et ratifiée par 188 pays, et de la Convention sur les armes chimiques (CIAC) entrée en vigueur en 1997 et ratifiée par 193 pays. Alors que la CABT statue sur « l’interdiction de la mise au point, de la fabrication et du stockage des armes bactériologiques (biologiques) ou à toxines et sur leur destruction », la CIAC défend « l’interdiction de la mise au point, de la fabrication, du stockage et de l’usage des armes chimiques et sur leur destruction ». Les bases légales tendent à se multiplier alors que des initiatives se forment par l’intermédiaire de dénonciation publique : en 2018, le partenariat contre l’impunité d’utilisation d’armes chimiques (PICIAC) est lancé à Paris regroupant quarante États et l’Union européenne dans le but de « compléter les dispositifs internationaux de lutte contre la prolifération des armes chimiques ». Même si les agents neurotoxiques et chimiques restent moins létaux que les armes à feu (sept fois inférieur), et que leur impact est plus préoccupant dans le cadre d’accidents industriels que dans un contexte militaire, ils restent avant tout imprévisibles et à risque de contamination extrêmement élevé[25]. Le questionnement éthique sur la létalité des armes se pose également pour les
armes à micro-ondes.

L’expert en sécurité et armement, et rédacteur en chef de la Revue militaire suisse (RMS) Alexandre Vautravers alerte sur cet aspect de non-létalité qui peut être remis en question : « la plupart de ces projets n’ont rien donné et, pire, on s’est aperçu à la fin des années 1990 qu’il était faux de dire que ces armes ne pouvaient pas être létales »[26].

Cette absence de transparence sur l’utilisation de telles armes et d’une législation sur la réglementation de ce type de matériel conduit à la crainte d’une utilisation abusive. Les enjeux de ces méthodes d’influences, qui par définition agissent de manière diffuse et donc difficilement remarquable pour un œil non aguerri, sont importants. La difficulté d’attribuer ces attaques à un acteur précis, comme il a pu être vu pour le cas du « syndrome de La Havane » complique davantage la mise en place de mécanismes de défense et de régulation. D’autres questions se posent également, dont celle du droit à l’image pour les manipulations par la désinformation et les deepfakes. La disponibilité des ressources graphiques et données vocales par l’intermédiaire des réseaux sociaux facilite la construction de fausses informations ou de fraudes qu’il s’agisse de personnes civiles, de personnalités de la pop culture, politique ou militaire.

Le débat sur la légalité de ces méthodes trompeuses ne concerne pas seulement l’aspect informationnel ou visuel des données. Les opérations cognitives, en ciblant directement la perception, la capacité de prise de décision humaine, ou autrement dit le système intime neurocognitif des êtres humains, posent la question fondamentale du libre arbitre. En manipulant les sens et la cognition, ces technologies violent parfois les droits fondamentaux des individus, notamment leur droit à disposer librement de leur pensée et de leur
comportement. L’utilisation des outils psychotropes, de stimulation neuronale forcée par les armes auditives, neurocognitives ou olfactives, peut être finalement assimilée à une forme de coercition invisible, remettant en cause les principes mêmes de la liberté individuelle

La question du transhumanisme

L’essor des implants cérébraux et des interfaces cerveau-machine reste le centre du questionnement éthique vis-à-vis du débat transhumaniste. Si les technologies sont développées à des fins médicales, comme le bras robotisé LUKE Arm de la DARPA, leur application militaire et sécuritaire suscite des inquiétudes quant à une potentielle dérive transhumaniste. Modifier artificiellement les capacités cognitives et sensorielles d’un individu nécessite le consentement explicite, et pose la question d’une éventuelle obligation d’amélioration imposée à certaines catégories de la population, en particulier les forces armées. Dès lors, un encadrement bioéthique strict devient nécessaire pour éviter toute dérive autoritaire ou oppressive.

Ainsi, l’évolution rapide des technologies de manipulation cognitive appelle à une réflexion approfondie sur leurs implications juridiques et éthiques. Sans régulation claire, ces outils pourraient devenir des armes d’influence incontrôlées, modifiant durablement la manière dont les sociétés perçoivent et interagissent avec le monde, mais aussi la manière de faire la guerre.

L’extension des champs de la conflictualité aux sphères cognitives et informationnelles illustre un basculement des stratégies d’influence, amplifié par les avancées technologiques et neurocognitives. Ces évolutions redessinent profondément les contours du conflit moderne où la manipulation des sens à des fins d’influence, autrefois marginale, est désormais au cœur des affrontements stratégiques et de l’affirmation de sa souveraineté par l’innovation. L’intégration croissante des outils numériques, de l’intelligence artificielle et des techniques psychocognitives souligne une hybridation des méthodes, où la guerre ne se limite plus à l’affrontement direct mais s’étend également à l’espace informationnel et cognitif.

Toutefois, cette mutation du champ conflictuel soulève des questions majeures, tant sur le plan éthique que juridique. L’absence d’un cadre réglementaire strict permet aux acteurs d’exploiter ces technologies de manière opaque, rendant complexe à la fois l’attribution des attaques et la mise en place de mécanismes de défense adaptés. La frontière entre amélioration cognitive et instrumentalisation des individus est floue, alimentant le débat sur le transhumanisme et la souveraineté cognitive. Si pour Franck F. Hoffman l’hybridation des techniques relève de la criminalité, le Colonel Gary rappelle que l’intelligence artificielle n’a pas vocation à se substituer à l’homme[27]. Elle est là pour épauler et améliorer les capacités de regroupement d’informations, pour augmenter la vitesse de prise de décision, et pousser à l’automatisation des armées pour améliorer son ubiquité et son efficacité sur le terrain. Même si plusieurs craintes face à la nouveauté peuvent apparaître, ces innovations restent un atout stratégique et une marche à suivre pour conserver un statut de puissance militaire qui s’adapte à la transformation des conflits et des acteurs.

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