Clausewitz serait-il également pertinent pour comprendre la conflictualité dans l’espace ? Ce papier sous forme d’entretien aborde les questions principales qui animent la réflexion stratégique autour de l’espace extra-atmosphérique. L’entretien souligne combien l’espace s’avère un sujet aussi politique et problématique que toute autre activité humaine, puisse-t-il être associé à une dimension technologique affirmée. Il met en lumière combien la dimension politique imprègne la technologie et s’intéresse aux formes, principes et intensités d’une éventuelles confrontation armée d’ampleur dans l’espace.
Les opinions exprimées dans cet article n'engagent pas le CNAM.
Les références originales de cet article sont : Béatrice Hainaut, Bleddyn E. Bowen, « Puissance, technologie et guerre dans l’espace extra-atmosphérique », CESA, revue Vortex n°9, entretien avec Bleddyn E. Bowen. Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être consultés sur le site du CESA.
Entretien entre Béatrice Hainaut et Bleddyn E. Bowen
Béatrice Hainaut : Pouvez-vous vous présenter brièvement ?
Bleddyn E. Bowen : Je suis le Dr. Bleddyn E. Bowen, professeur associé d’astropolitique et codirecteur du Centre de recherche spatiale (Space Research Centre – SPARC) de l’Université de Durham, au Royaume-Uni. Je suis spécialisé dans les utilisations militaires spatiales et les politiques internationales liées à l’Espace.
Béatrice Hainaut : Pourquoi avoir choisi d’étudier les affaires spatiales ?
Bleddyn E. Bowen : J’ai toujours aimé la science-fiction et la vulgarisation scientifique, et lorsque j’ai étudié la politique internationale en licence au département de politique internationale de l’université d’Aberystwyth, je me suis intéressé aux études stratégiques et à la guerre moderne. L’étude des systèmes d’armes modernes de l’armée américaine m’a ouvert les yeux sur les applications pratiques des technologies spatiales. J’ai alors réalisé que je pouvais étudier les aspects concrets de la politique et des affaires militaires dans l’Espace, plutôt que de spéculer sur des visions lointaines d’exploration humaine de la Lune ou de Mars.
Béatrice Hainaut : Votre dernier livre, intitulé Original Sin: Power, Technology and War in Outer Space [1], a été écrit selon une démarche interdisciplinaire (histoire, science politique, anthropologie…). L’adoption d’une approche multidisciplinaire ou transdisciplinaire est-elle obligatoire pour mener des recherches universitaires sur la politique spatiale ?
Bleddyn E. Bowen : Non, ce n’est pas obligatoire, mais c’est une méthode qui est encouragée au Royaume-Uni. Bien sûr, de nombreuses disciplines universitaires restent « tribales » ou factionnelles. Il est souvent plus facile de rédiger des travaux de nature interdisciplinaire quand ils sont commandés par des éditeurs plutôt que par des revues universitaires. Cependant, ma propre discipline, les Relations internationales (RI), peut se vanter d’être par nature interdisciplinaire : elle s’appuie sur la théorie politique et l’histoire internationale, pour ne citer que deux disciplines majeures dont les RI s’inspirent. Et par bonheur, les RI britanniques tendent à être davantage pluralistes que leurs homologues américaines ou européennes. C’est pourquoi, dans Original Sin, j’ai pu tirer profit d’enseignements utiles provenant de la théorie politique, de l’histoire et de la stratégie militaires, de l’histoire et de la théorie postcoloniales, de la théorie critique et enfin de l’histoire internationale de la Guerre froide.
Béatrice Hainaut : Quels sujets abordez-vous dans cet ouvrage et que cherchiez-vous à démontrer ?
Bleddyn E. Bowen : Original Sin est une histoire politique internationale de l’ère spatiale. Dans ce livre, je tente de dresser un panorama général de ce que les grandes puissances ont élaboré et déployé en orbite terrestre, tout en évoquant les raisons pour lesquelles ils l’ont fait. Je questionne également l’importance des infrastructures spatiales modernes dans le cadre des stratégies militaires mondiales. À la différence de nombreux autres ouvrages qui se concentrent généralement sur les États-Unis ou l’Union soviétique/Russie, j’ai délibérément choisi d’intégrer l’histoire et les activités spatiales de la Grande-Bretagne et de la France, ainsi que celles des puissances spatiales asiatiques. Le but est bien de brosser un tableau de l’ère spatiale au niveau mondial. Par ailleurs, je me suis concentré sur les satellites et les infrastructures, qui sont les technologies spatiales comptant réellement pour la politique et la puissance sur Terre, plutôt que sur les astronautes et l’exploration interplanétaire, qui ne sont que des diversions scientifiques et symboliques.
Autrement dit, j’ai tenté de montrer que l’Espace est un sujet aussi politique et problématique que tout autre aspect de l’activité humaine, même si le sujet reste principalement centré sur les machines ou engins dans l’Espace ! L’Espace a toujours été militarisé et a même été arsenalisé par le passé. Pourtant, de nombreux professionnels et experts du spatial et de la diplomatie pensent encore qu’il s’agit de domaines d’activité nouveaux ou dangereux. En réalité, comme j’ai tenté de le démontrer avec Original Sin, ces phénomènes existent depuis longtemps. L’Espace, c’est bien plus que les technologies des fusées, et j’espère que l’ouvrage parvient à montrer ce qu’est l’« astropolitique » ou que l’Espace n’est pas réservé aux scientifiques. Les chercheurs en sciences humaines et sociales ont également leur place dans ce lieu.
Béatrice Hainaut : Pourriez-vous nous expliquer brièvement ce que vous appelez le « péché originel de la technologie spatiale » ?
Bleddyn E. Bowen : Ce terme fait référence aux origines militaires et génocidaires d’une grande partie des technologies spatiales, résultant des progrès de l’ingénierie des fusées nazies avec Wernher von Braun pendant la Seconde Guerre mondiale. Il renvoie aussi au fait que nombre de ces technologies spatiales fondamentales sont liées aux industries et aux infrastructures des armes nucléaires, dont les effets seraient cataclysmiques si elles étaient employées. Bien que l’âge spatial signifie bien plus que cela, évidemment, il n’aurait pas la forme actuelle sans la Seconde Guerre mondiale et la perspective d’une apocalypse nucléaire.
Béatrice Hainaut : Certains observateurs du secteur spatial semblent aujourd’hui regretter l’époque de la Guerre froide, où l’Espace était considéré comme un « sanctuaire ». Êtes-vous d’accord avec eux ?
Bleddyn E. Bowen : Si par regret, vous voulez dire que son dénouement vous manque, alors il me semble que votre lecture de l’histoire de la Guerre froide est très étroite. L’Espace n’était pas un sanctuaire pendant la Guerre froide. L’URSS et les États-Unis ont conçu et déployé de nombreux types d’armes antisatellites durant toute cette époque Et si une guerre nucléaire avait éclaté lors de la Guerre froide, les satellites auraient été ciblés d’une manière ou d’une autre.
Béatrice Hainaut : On pourrait avoir tendance à devenir pessimiste en lisant votre livre. Vous semblez estimer que la guerre spatiale est inévitable. L’une des raisons sur laquelle vous insistez est celle de l’anarchie des Relations internationales à l’ère spatiale globalisée. N’y a-t-il pas quand même quelques motifs d’espoir ?
Bleddyn E. Bowen : Non, je ne dis pas que la guerre spatiale est inévitable. Aucune guerre n’est inévitable, pas plus que les tactiques et les méthodes utilisées pour la mener. Cependant, si une guerre éclate entre des puissances spatiales de premier plan, ou si elles sont impliquées dans un conflit, il faut s’attendre à ce que les systèmes spatiaux soient ciblés. C’est d’ailleurs déjà le cas dans la guerre russo-ukrainienne, à travers la guerre électronique et les cyberattaques.
Béatrice Hainaut : Vous notez que le nombre toujours croissant de satellites en orbite ne rendra pas nécessairement les puissances spatiales omniscientes ou totalement maîtresses de leurs capacités. Vous soulignez que « peu importe les informations recueillies, l’intention finale de l’autre camp ne sera jamais certaine ». Le brouillard de la guerre persiste selon vous. Néanmoins, ne pensez-vous pas qu’il commence à se dissiper ?
Bleddyn E. Bowen : Non. La théorie clausewitzienne est particulièrement utile pour expliquer ce point. L’incertitude et les aléas seront toujours présents, quelle que soit la manière dont les capteurs techniques peuvent être conçus et leurs données interprétées. Cela s’explique en partie par l’ambiguïté des données techniques et par la capacité de tromperie des individus pour leurrer les capteurs et les faire mentir. Aucun capteur ne peut objectivement deviner les intentions ou les réactions humaines aux événements.
Béatrice Hainaut : Que pensez-vous de la dépendance de certains acteurs étatiques aux services commerciaux spatiaux ? Pourrait-il en être autrement ? Cela engendre-t-il de nouveaux risques ?
Bleddyn E. Bowen : Dans les États capitalistes, les acteurs privés ont toujours été présents dans l’industrie et les infrastructures spatiales. Leur rôle de prestataire n’a rien de nouveau dans la logistique militaire. Les risques sont toujours présents et tous les acteurs économiques se voient accorder plus ou moins de pouvoir selon la volonté et les intentions de l’autorité politique du moment. Car c’est bien elle qui peut, en dernier ressort, saisir ou nationaliser des actifs et arrêter des acteurs privés pour violation des lois dans leur juridiction. Cependant, le complexe militaro-industriel spatial est bien établi dans les États de l’Organisation atlantique et la relation est désormais symbiotique entre le public et le privé – malgré les récents événements impliquant l’administration américaine avec certaines ses relations avec l’industrie spatiale.
Béatrice Hainaut : Selon vous, quelles seront les conséquences de la volonté croissante des États d’accéder à l’autonomie dans certaines technologies spatiales ? Devons-nous nous inquiéter de la prolifération potentielle de systèmes spatiaux pouvant menacer la stabilité régionale, voire internationale ?
Bleddyn E. Bowen : Les systèmes spatiaux prolifèrent malgré tout, et la stabilité internationale, au-delà de la garantie de capacités nucléaires de seconde frappe, est une chimère. Sur le premier point, l’augmentation du nombre de systèmes spatiaux implique une pollution accrue de l’environnement sur Terre et dans l’Espace. Les technologies spatiales ne sont donc pas une solution miracle pour régler nos problèmes environnementaux sur Terre.
Sur le second point, la notion de stabilité stratégique est souvent étroite et sélective, comme le montre la Guerre froide. Cette période est perçue par beaucoup comme étant stable alors que des millions de personnes ont péri dans diverses guerres à travers le monde. Aujourd’hui, même si la Chine, la Russie et l’Organisation atlantique ne sont pas en guerre entre eux et respectent une paix nucléaire, les guerres continuent de faire rage. Par conséquent, l’idée de stabilité stratégique n’est pas pertinente.
Béatrice Hainaut : Pouvez-vous développer votre concept de « technopolitique de l’ère spatiale globalisée » ?
Bleddyn E. Bowen : La technopolitique désigne les valeurs et les intérêts politiques qui imprègnent les conceptions, les systèmes et les artefacts technologiques. Les hommes créent des machines pour satisfaire leurs intérêts – la rencontre de la technique avec les caprices d’une polis, d’une cité donc, soit la technopolitique. Souvent, les technologies de toutes sortes, et pas seulement celles de l’Espace, répondent aux besoins et aux intérêts de certains groupes au détriment d’autres.
Béatrice Hainaut : Vous montrez comment le « rôle stabilisateur », autrefois attribué aux technologies spatiales, est aujourd’hui remis en question. Les puissances spatiales les utilisent délibérément dans « tout le spectre des missions militaires de combat et de soutien, que ce soit en temps de guerre ou en situation de crise ». Or, selon vous, le développement de l’arsenalisation de l’espace n’est pas la véritable cause de l’instabilité ; c’est plutôt une conséquence de la dépendance croissante des puissances militaires aux satellites. La solution serait-elle la dématérialisation de l’Espace ? Ou, face aux difficultés d’une telle entreprise, comment ralentir la prétendue course aux armements dans l’Espace ?
Bleddyn E. Bowen : Oui, l’idée tenue par des historiens de la Guerre froide, comme John Lewis Gaddis, que les satellites de reconnaissance avaient un « rôle stabilisateur » n’offre qu’une vision partielle, qui reflète souvent les préoccupations des États-Unis. C’est vrai, ils ont contribué à diminuer une partie de la paranoïa présente à Washington, mais guère plus. Ils n’ont pas éliminé les risques d’annihilation nucléaire et ils étaient en réalité le produit de ces mêmes technologies qui avaient engendrés ces risques. Et si l’on met de côté les États-Unis, la reconnaissance et l’alerte précoce par satellites ont bien moins concerné la perception de la menace nucléaire et la posture des autres puissances nucléaires, que ce soit la Chine, la Russie, la Grande-Bretagne, la France, l’Inde, le Pakistan et la Corée du Nord.
Effectivement, si l’on souhaite éliminer complètement le risque de guerre spatiale, il faudrait ne plus jamais utiliser l’Espace, et plus précisément l’orbite terrestre, à des fins militaires ou économiques. Après cela, la guerre spatiale n’aurait aucun objet pratique. Mais c’est impossible, pour la même raison que nous ne démilitariserons ni les océans ni le ciel.
En outre, je ne dirais pas qu’il y a une course aux armements dans l’Espace à l’heure actuelle. Le concept de course aux armements est mal défini, même s’il a fait couler beaucoup d’encre dans le domaine des Relations internationales. La situation actuelle en ce qui concerne les armes spatiales n’est pas comparable, en ampleur ou en importance, avec le développement des armements navals entre la Grande-Bretagne et l’Allemagne entre 1900 et 1912, ou des missiles nucléaires entre l’URSS et les États-Unis dans la période s’étendant entre 1950 et 1970.
À quel moment un programme systématique et méthodique de recherche et développement d’armement se transforme-t-il en course ? Je n’en suis pas sûr, mais je ne vois pas de programmes conçus en urgence, ni de déploiements massifs d’armes spatiales à une échelle telle qu’elles pourraient détruire tous les satellites d’un adversaire potentiel. Je n’observe rien de comparable en termes de ressources dépensées avec les courses aux armements supposées du passé. Il est vrai cependant que les grandes puissances, comme de nombreuses autres puissances spatiales modestes, notamment la France, souhaitent développer davantage de techniques pour perturber et neutraliser les systèmes spatiaux en cas de guerre. En fait, je n’aime pas utiliser l’expression « course aux armements », car j’ai le sentiment qu’elle suscite une réflexion simpliste en termes d’action-réaction, alors que le développement et la recherche en matière d’armement sont constants et que cette activité peut connaître des pics et des creux, comme ce fut le cas pendant la Guerre froide.
Béatrice Hainaut : Comment évaluer la puissance spatiale russe aujourd’hui ? Pensez-vous qu’elle est au bord de l’effondrement ? Ou pensez-vous que la Russie demeure de se maintenir à flot ?
Bleddyn E. Bowen : Dans le domaine spatial, la Russie est en fort déclin par rapport à l’Inde, à la Chine et aux États-Unis. Elle peut seulement continuer d’exploiter son héritage soviétique pendant un certain temps. Elle sera probablement capable de maintenir des satellites militaires et civils essentiels (télévision par satellites, reconnaissance), mais elle aura du mal à innover, alors qu’elle est confrontée à de graves problèmes financiers et démographiques, exacerbés par sa guerre d’agression contre l’Ukraine. Son avenir en matière de vols spatiaux habités semble lié aux intérêts chinois et à la confiance que Pékin accorde aux futures capacités russes en matière de robotique et d’exploration spatiale habitée, dont le bilan est quand même mitigé depuis dix ans.
Béatrice Hainaut : Selon vous, la guerre spatiale « doit contribuer à la réalisation des objectifs de la guerre sur Terre en créant des effets stratégiques dans l’Espace ou avec des systèmes spatiaux ». Pensez-vous que la guerre spatiale existe uniquement en temps de guerre, ou advient-elle également en temps de paix – si l’on considère le nombre croissant d’actes hostiles, ou du moins inamicaux, commis en orbite ?
Bleddyn E. Bowen : Par définition, la guerre spatiale n’existe qu’en situation de guerre. Mais il s’agit d’une définition subjective. Des actes qui constitueraient des actions de guerre spatiale dans le cadre d’une campagne, telles que la guerre électronique ou les cyberattaques, peuvent également faire partie de campagnes de sabotage de faible intensité en temps de paix.
En revanche, d’autres formes de guerre dans l’Espace n’appartiendraient pas à cette catégorie, comme les explosions nucléaires ou les frappes de missiles sur un satellite. Penser qu’une entité est en guerre avec une autre est un jugement politique, et non technique. Il est impossible de donner des définitions irréfutables, comme le dirait Clausewitz. Ce qui compte, c’est que les concepts utilisés contribuent à donner du sens ou à clarifier l’argumentation que vous tentez de défendre. Quoi qu’il en soit, on ne peut considérer les actes dans l’espace de manière isolée ; il faut leur associer un contexte politique pour les comprendre et réagir en conséquence. Les actes individuels s’inscrivent toujours dans un contexte politique plus large.
Béatrice Hainaut : Selon vous, quelle forme la guerre spatiale entre des grandes puissances pourrait prendre dans l’avenir ?
Bleddyn E. Bowen : Je recommande aux lecteurs de lire War in Space [2], où j’explore ce sujet en 100 000 mots. La tournure de la guerre peut prendre de nombreuses formes, avec différents niveaux d’intensité. Il est difficile de résumer brièvement la situation, tant le nombre de systèmes spatiaux, leur gamme comme les services qu’ils peuvent rendre ou leurs utilisateurs sont variés. Il existe de nombreuses façons de perturber ou de détruire les infrastructures spatiales complexes sur lesquelles reposent les forces militaires et les dispositifs économiques. Mon travail montre que nous sommes confrontés à des possibilités et à des scénarios très variés où les actions sont difficiles à prévoir, alors que de nombreux commentateurs considèrent leur vision particulière de la guerre spatiale comme une certitude, voire une fatalité.
Béatrice Hainaut : Les objectifs stratégiques peuvent-ils être atteints grâce à ce que vous appelez des « méthodes de neutralisation douce », telles que les cyberattaques et la guerre électronique ?
Bleddyn E. Bowen : Oui, si ces objectifs stratégiques sont définis de manière à ce que les cyberattaques et la guerre électronique contribuent à la réalisation d’objectifs plus larges et qu’aucun recours à d’autres méthodes ne soit nécessaire. Il s’agirait d’objectifs stratégiques uniques et rares. Mais pas impossibles. La plupart des grandes puissances ne misent pas sur un nombre limité de systèmes d’armes ; elles préfèrent disposer d’un éventail d’options.
Béatrice Hainaut : Vous avez introduit le concept de « Cosmic Coastline of Earth Orbit »[3], dont l’idée est plus efficace que la notion de « Ultimate High Ground » [4]. Pourriez-vous expliquer brièvement pourquoi ?
Bleddyn E. Bowen : Je recommande à nouveau aux lecteurs de lire mes précédents ouvrages pour une description et une explication complètes. En bref, l’Ultimate High Ground renvoie à une stratégie de positions, plutôt qu’une stratégie d’action et de réaction, consistant à infliger des coups à un ennemi. Clausewitz a mis en garde contre les stratégies fondées sur des positions, où la victoire dépendrait de l’occupation d’un site supérieur qui susciterait l’omniscience grâce à de meilleures reconnaissances. À l’inverse, le littoral cosmique incite à inclure l’orbite terrestre au sein de l’environnement terrestre, qu’on ne peut isoler des événements terrestres. Il s’agit d’un environnement secondaire, à la manière dont les puissances navales d’origine continentale perçoivent la mer dans les guerres terrestres. Ce n’est pas le théâtre principal et il est souvent utilisé à des fins logistiques et de soutien vers d’autres théâtres. Il nécessite une protection active et son exploitation peut servir un plan de guerre global, et même s’il ne peut remporter des guerres à lui seul. Les puissances navales d’origine continentale comme la France et l’Inde le savent pertinemment, mais ce concept est étranger aux puissances maritimes tels les États-Unis et la Grande-Bretagne.
Béatrice Hainaut : Quelles pourraient être les conséquences à long terme du ralliement de la plupart des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) au mouvement MAGA (Make America Great Again) ?
Bleddyn E. Bowen : Il faudra attendre et voir. Les relations entre Donald Trump et le mouvement MAGA lui-même semblent tendues pour le moment, sans parler de celles avec les élites de l’industrie américaine. Quoi qu’il en soit, nous évoluons en terrain inconnu. L’imprévisibilité et la volatilité des politiques comme des comportements à la Maison-Blanche et au sein du Parti républicain érodent rapidement la puissance des États-Unis. Elles affaiblissent les fondements de la confiance que leurs alliés ont placée dans les institutions américaines et dans la stabilité de leur politique étrangère et de sécurité. Quoi qu’il en soit, les États-Unis constituent une source croissante d’incertitudes pour les politiques sécuritaires et économiques de l’Europe, de la Corée du Sud, de Taïwan et du Japon.
Béatrice Hainaut : Prévoyez-vous d’écrire un nouveau livre?
Bleddyn E. Bowen : Oui, je travaille actuellement sur un ouvrage plus historique sur l’histoire spatiale britannique, soutenu par le Space Research Centre de l’Université de Durham. J’en dirai plus à ce sujet en temps voulu, car nous ne sommes qu’au début du processus !
Références
