Le présent papier sous forme d’entretien décrypte les bouleversements en cours au Moyen-Orient. L’auteur aborde dans un premier temps la portée stratégique de l’accord de défense conclu entre l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan. Il s’interroge ensuite sur l’impasse diplomatique et sur l’enlisement militaire en cours, entre les Etats-Unis et l’Iran. Il propose enfin de premières conclusions sur la reconfiguration géopolitique, géostratégique et géoéconomique de la région, sur le rôle des acteurs locaux clefs ainsi que sur les répercussions internationales.
Les opinions exprimées dans cet article n'engagent pas le CNAM.
Les références originales de cet article sont : Bertrand Besancenot, « Chroniques du Moyen-Orient – Impasse, diplomatie, guerre et nouvelles alliances », RDN, e-RDN, chronique été 2026. Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être consultés sur le site de la RDN.
Comment interpréter l’accord de La Mecque entre l’Arabie saoudite, le Pakistan et la Turquie ?
Comment interpréter l’accord de La Mecque entre l’Arabie saoudite, le Pakistan et la Turquie ?
Le 7 août dernier, l’Arabie saoudite, le Pakistan et la Turquie ont signé un pacte de défense destiné à renforcer leur coopération militaire et sécuritaire. Cet accord intervient dans un contexte de montée des tensions au Moyen-Orient, qui accélère la recomposition des équilibres régionaux. En réalité, le rapprochement entre ces trois pays traduit leur volonté de bâtir un pôle stratégique capable de défendre leurs intérêts communs sans dépendre exclusivement des garanties américaines.
Ensemble, ces États représentent plus de 340 millions d’habitants, trois armées parmi les plus importantes du monde musulman, la seule puissance nucléaire musulmane (le Pakistan), un membre important de l’Otan (la Turquie), le dirigeant de facto de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) et une influence majeure s’étendant du Golfe à la Méditerranée, jusqu’à l’Asie du Sud.
S’agissant du « timing » de cette initiative, ces pays, mis devant le fait accompli de l’échec stratégique américain après six mois de conflit avec l’Iran, sont en réalité contraints de repenser leurs alliances. Comme l’a déclaré le ministre turc des Affaires étrangères : « Il est important de nous réapproprier davantage notre région, car les puissances hégémoniques extérieures ne résolvent pas les problèmes de la région, elles les exacerbent. » Certes, les États-Unis continueront de jouer un rôle indispensable au Moyen-Orient, compte tenu de l’importance de leurs moyens militaires et des liens qu’ils conservent avec les pays du Golfe ; mais, à l’avenir, la région ne sera plus la priorité de Washington, préoccupé par la concurrence de la Chine.
L’accord signé par les trois pays stipule que « toute attaque armée contre l’un des trois États sera considérée comme une attaque contre l’ensemble de ces États. » Il est cependant moins engageant que l’article 5 de l’Otan et, pour gagner en crédibilité, il devra s’accompagner de structures de coordination, de coopérations, voire d’exercices communs réguliers. En outre, la dissuasion nucléaire pakistanaise ne fait pas partie de l’accord, car elle vise uniquement à maintenir un équilibre régional avec l’Inde.
De façon intéressante, l’Iran a présenté ce pacte certes comme un « accord sur le papier » mais aussi comme une prise de distance de ses trois voisins avec Washington ; et le président Trump lui-même a salué ce « grand, audacieux et important premier pas » par ce commentaire : « Cela montre comment le Moyen-Orient se rassure et comment les pays pourront enfin se défendre de manière plus significative. »
En réalité, des discussions à quatre entre la Turquie, l’Arabie saoudite, le Pakistan et l’Égypte (le R4) ont commencé il y a plusieurs mois. Elles ont porté sur l’élargissement de l’accord de défense conclu en septembre 2025 entre l’Arabie saoudite ainsi que le Pakistan et une ébauche d’accord tripartite (sans l’Égypte) a été élaborée entre ces trois États qui se veulent complémentaires : la Turquie peut miser sur son industrie de défense, l’Arabie saoudite sur sa manne financière et le Pakistan sur l’épaisseur de son armée.
À ce stade, l’Égypte a apparemment décliné l’offre qui lui a également été faite pour quelle raison ? Le nouvel axe régional esquissé à La Mecque entend, en réalité, faire front tant à la menace iranienne qu’à l’ambition hégémoniste d’Israël. Or, au-delà de la « paix froide » à préserver avec l’État hébreu, Le Caire a également des intérêts auprès d’autres pays alignés avec Tel Aviv, comme les EAU et l’Inde. S’agissant de l’Iran, l’Égypte ne souhaite pas se retrouver dans le viseur direct des Houthis dont les attaques en mer Rouge ont déjà fait perdre des revenus colossaux tirés du canal de Suez. Elle préfère donc les forums diplomatiques, comme le R4 avec les trois autres États, plutôt qu’une alliance militaire plus contraignante.
Comment ce pacte peut-il évoluer ? Le véritable test sera l’institutionnalisation de la consultation et de l’interopérabilité militaire, notamment l’intégration de la Turquie à une coopération saoudo-pakistanaise déjà ancienne et avancée. L’accord commence néanmoins à construire cette institutionnalisation : comité politico-militaire réunissant ministres et chefs d’état-major, secrétariat permanent en Arabie saoudite, partage de renseignements, exercices conjoints, interopérabilité et coopération industrielle.
En réalité, ce qui a rapproché ces trois États, ce sont les comportements hégémoniques au Moyen-Orient tant de la part de l’Iran que d’Israël. En arrière-plan se trouve aussi l’érosion de la confiance dans la protection américaine, même si ces pays entendent naturellement continuer à travailler avec les États-Unis. Ils sont conscients que la posture américaine dans la région va évoluer et ils souhaitent que l’issue de ces transformations garantisse la stabilité du Moyen-Orient à long terme.
À ce stade, le pacte est surtout un message d’inquiétude et de dissuasion, plus qu’autre chose. Il est adressé simultanément à Téhéran, Tel Aviv et Washington : à l’Iran, il dit que toute tentative de redessiner unilatéralement la géographie du Golfe ne sera pas tolérée ; à Israël, il signifie que l’agenda du « Grand Israël » est inacceptable pour les pays de la région ; à Washington, le message est que ses interventions militaires au Moyen-Orient ont atteint leurs limites, que cette dernière guerre rend les États du Golfe plus vulnérables qu’avant et qu’il convient désormais de développer une architecture régionale de sécurité, tout en demeurant alliés des États-Unis.
L’objectif de l’accord de La Mecque est donc clair. Sa mise en œuvre progressive montrera si les pays concernés sont capables d’atteindre les buts qu’ils se sont fixés.
Combien de temps le conflit dans le Golfe peut-il encore durer ?
Après un mois de calme relatif en août, les États-Unis ont repris leurs frappes en Iran, et Téhéran a riposté sur des bases américaines au Moyen-Orient. Si ces opérations militaires semblent jusqu’ici mesurées, cette escalade menace de plonger la région dans un nouveau cycle de violence en raison de l’impasse persistante dans la négociation américano-iranienne.
En réalité, Donald Trump est pris entre deux contraintes : poursuivre la guerre entraînerait des coûts importants, mais y mettre fin sans résultat probant l’exposerait aux critiques d’une large partie de la classe politique et médiatique américaine. Sur le fond, le problème est que l’administration Trump refuse d’admettre qu’une véritable désescalade nécessiterait certains compromis avec Téhéran. Pour le moment, elle privilégie donc la « guerre économique » contre l’Iran, avec un nouveau train de sanctions – touchant cette fois-ci les partenaires commerciaux de Téhéran – portant sur l’or, la technologie, les actifs numériques, l’aviation et le transport maritime. Or, il est clair que la Chine et la Russie en particulier ne se soumettront pas à ces nouvelles contraintes.
En outre, la difficulté de cette stratégie est que, pour Téhéran, ce qui compte avant tout est le maintien du régime, quel que soient les sanctions économiques et financières, les menaces de destruction et les conflits militaires. Les Gardiens de la révolution au pouvoir préféreront se battre jusqu’au bout plutôt que de capituler : c’est leur essence-même qui est en jeu. Par ailleurs, l’Iran semble convaincu qu’il est en position de force face aux États-Unis et que, avec le temps, la détermination politique de Washington faiblira en premier.
La réalité est que faire chuter le régime iranien exigerait du temps, un engagement politique soutenu, une capacité à absorber des pertes humaines, des coûts économiques majeurs, ainsi que d’énormes ressources militaires. Or, les pays du Golfe – qui sont les premières victimes du conflit – ne pensent pas que l’administration Trump soit prête à un tel effort. C’est ce qui explique leur frustration et leur interrogation sur l’intérêt de continuer à abriter les installations militaires américaines dans la région, qui sont autant de cibles pour Téhéran. Ces États se sentent plus vulnérables qu’avant la guerre et leurs économies ont été durement touchées, à des degrés divers, cependant : fortement au Qatar et à Dubaï, moins ailleurs. La conclusion qu’ils en tirent est que la protection américaine demeure indispensable, mais qu’elle est désormais insuffisante. Ce qui a conduit l’Arabie saoudite à signer le 7 août dernier un accord de défense avec le Pakistan et la Turquie, afin de diversifier ses options de sécurité.
Téhéran n’a pas mal accueilli ce pacte car il reflète d’une certaine façon la fin du monopole américain dans le Golfe et ouvre la voie à un arrangement éventuel entre pays de la région. Les États du CCEAG ont, certes, toutes les raisons de rester méfiants à l’égard du régime de Téhéran, mais l’Iran restera leur voisin et ils sont conscients de leur vulnérabilité face à sa capacité de nuisance. Quant à la République islamique, elle se satisfait que ses voisins sortent progressivement de la tutelle de Washington. Le conflit lui a, en outre, donné une arme de dissuasion redoutable avec le blocage du détroit d’Ormuz et elle peut accentuer la pression en poussant les Houthis au Yémen à entraver la circulation maritime dans le détroit de Bab-el-Mandeb.
En somme, Donald Trump tente de sortir d’un conflit dans lequel rien de ce qu’il espérait ne s’est produit, tandis que presque tout qu’il voulait éviter s’est, au contraire, concrétisé. L’Iran semble, en revanche, plus déterminé que Washington à poursuivre le conflit et à tirer profit de la conjoncture politique et économique actuelle aux États-Unis et dans le monde pour dégager des avantages stratégiques d’une série d’erreurs de calcul et de faux pas américains. Dans les circonstances actuelles, le manque de confiance réciproque est si profond, et les divergences de perception quant à l’issue stratégique du conflit et à l’équilibre relatif des forces si grandes, qu’il est pratiquement impossible de réaliser de réels progrès dans les négociations, malgré les efforts du Pakistan et des pays du Golfe. Seule la Chine, premier acheteur de brut iranien, aurait un moyen de pression sur Téhéran, mais ni Pékin ni Moscou n’entendent agir pour sortir les États-Unis du guêpier dans lequel Benjamin Netanyahou a entraîné Donald Trump. En effet, la perte de crédibilité de la puissance américaine conforte la campagne anti-occidentale de ces deux pays.
En attendant, même si les protagonistes américain et iranien ne souhaitent pas une confrontation étendue, l’impasse actuelle dans les négociations fait que nous nous dirigeons vers une « nouvelle normalité » faite d’attaques de représailles entre les deux camps, qui ne résolvent rien et ne font qu’accroître les tensions et prolonger le conflit. Est-ce que les prochaines élections aux États-Unis et en Israël permettront de changer la donne ? On peut l’espérer, mais rien n’est sûr.
À ce stade, certaines premières conclusions apparaissent déjà :
• Les bouleversements nés de cette guerre sont profonds, rebattant les cartes et affaiblissant l’ordre américain dans la région. Les accords d’Abraham sont une victime de ce conflit.
• La posture hégémonique d’Israël et son abandon de toute velléité de compromis avec les Palestiniens isolent ce pays et mettent à mal le projet trumpien d’une « Otan arabo-israélienne » contre l’Iran, car les pays de la région se méfient désormais de leurs deux voisins.
• La guerre israélo-américaine a eu pour résultat de faire passer le détroit d’Ormuz sous le contrôle de leurs ennemis iraniens et il faudra du temps pour établir des voies alternatives pour l’exportation du pétrole.
• Les pays du Golfe rêvent qu’un jour le régime iranien ne soit plus là, mais le réalisme les conduit de facto à envisager plutôt un changement à l’intérieur du régime.
• L’Iran veut imposer une nouvelle architecture de sécurité régionale, comportant des relations apaisées avec ses voisins arabes – si possible en les dominant – grâce à une présence militaire américaine allégée. En a-t-il les moyens ?
• Sur le plan économique, la région expédie moins de la moitié de son niveau de pétrole d’avant-guerre et, depuis six mois, un équilibre s’est établi entre une offre amputée, une demande affaiblie (notamment de la part de la Chine) et la mobilisation des stocks ; ce qui a amorti le choc pétrolier, mais cet équilibre est précaire.
Le Moyen-Orient est, en réalité, en pleine reconfiguration. Toutefois, l’issue des bouleversements en cours n’apparaît pas encore clairement, et les tensions actuelles risquent donc de durer encore un certain temps.
Par : Bertrand Besancenot
Source :
Revue Défense Nationale
