« Dans l’ordre humain, on ne discute du droit que si les forces sont égales ; mais les puissants font ce qu’ils peuvent et les faibles subissent ce qu’ils doivent. »
Thucydide, historien, homme politique et stratège grec (Environ 460 – 395 avant JC), in « La Guerre du Péloponnèse »
Du deuil géopolitique inaccompli de l’Europe.
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L’évolution progressive de la posture européenne face aux illusions perdues d’universalisme libéral peut être comparée à un chemin de deuil géopolitique, le deuil de la « Fin de l’Histoire ».
Un chemin de deuil, débuté au tournant du siècle, au cours duquel on peut repérer différentes étapes psychologiques, et in fine politiques, plus ou moins accomplies.
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La phase de déni aura duré une quinzaine d’années, sur fond de croissance des cyberattaques et de menées militaires russes, en Géorgie, puis en Syrie. Sur fond également de renforcement de l’autoritarisme en Chine, en dépit d’une entrée à l’OMC qui devait l’en purger par sa conversion à l’économie de marché, comme prélude à sa conversion à la démocratie.
L’annexion de la Crimée, prodrome hybride, puis la guerre d’invasion de l’Ukraine, auront ensuite transformé ce déni en stupeur, sinon en colère.
La guerre ouverte n’épargne désormais plus le continent européen, et surtout la guerre ouverte menée par une puissance redoutée, qui plus est nucléaire, ce qui n’était pas le cas dans l’Ex-Yougoslavie de la fin du XXème siècle. L’invasion de l’Ukraine constitue ainsi la réplique brutale des premiers chocs laissés dans le déni.
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Lors d’un deuil, après le choc, le déni et la colère, s’ouvre une période dite de marchandage avec la réalité.
On peut associer à cette période de marchandage la réponse initiale et graduelle des Occidentaux à l’agression russe en Ukraine. Des Occidentaux qui espéraient notamment que les lourdes sanctions économiques infligées à la Russie seraient universellement suivies, et mettraient rapidement à genoux l’économie de Moscou. Un ministre français n’avait-il pas comparé la privation de l’accès au système SWIFT de communication interbancaire d’« arme nucléaire financière »…
Une période de marchandage qui s’est de facto rapidement muée en réveil réaliste douloureux, face à l’autonomisation du « Sud », face à l’enkystement du conflit russo-ukrainien. Face, plus largement, aux bouleversements du monde dont le conflit en Ukraine n’est, in fine, que le révélateur et l’accélérateur.
Un monde où les Occidentaux n’ont plus le quasi-monopole de la puissance et où les États-Unis ne sont plus l’hégémon stabilisateur. Un monde qui bascule de la « mondialisation heureuse », de l’échange et de la croissance continue, à une ère d’angoisse de la finitude, des limites (planétaires, climatiques, économiques…), du jeu à somme nulle entre compétiteurs plus nombreux et plus redoutables. Un monde où enflent des logiques de rentes, d’accaparements, de prédations, d’ambitions impériales.
En témoignent l’arsenalisation des interdépendances économiques à l’œuvre, ou encore la désinhibition du recours à la force armée, au mépris du droit international. En témoigne également la polarisation croissante de sociétés européennes désenchantées, vieillissantes, averses au risque et aux pertes.
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Le réveil réaliste douloureux est loin d’être accompli, et l’acceptation, l’adaptation à ce monde nouveau, restent encore hésitantes.
Un monde où le droit, la norme et la morale promus par les Européens n’en peuvent mais, s’ils ne sont pas adossés à la force (finalisée, régulée, mesurée), à la puissance souveraine, à la cohésion et à la résilience des populations.
Certes, d’importants efforts financiers sont consentis pour réarmer l’Europe. Mais sa dépendance au protecteur américain, sa déférence face à la pression stratégique et géoéconomique de Washington sont toujours prégnantes. Sans évoquer la déferlante industrielle et technologique chinoise, qui asphyxie l’économie européenne.
Ainsi, alors que les États-Unis affichent de plus en plus d’impatience sinon de cynisme vis-à-vis de Kiev, l’Europe devra faire montre de davantage de courage, mais également de davantage de lucidité, pour contribuer à façonner une issue acceptable au conflit qui perdure à ses portes.
Au vu du rapport des forces et des sacrifices consentis par les parties en guerre, une issue acceptable ne pourrait s’apparenter qu’à un compromis politique, entre exigences illusoires (recouvrir la plénitude des territoires conquis, Crimée y compris, faire endosser à Moscou le coût total des dommages de guerre, faire juger Vladimir Poutine par la CPI…) et capitulation.
L’Europe risque en effet de ne pas être à la table des négociations… et un jour même de finir au menu des grandes puissances (et même de moins grandes puissances), pour s’inspirer de la métaphore de Mark Carney au dernier forum économique mondial de Davos, en janvier 2026.
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Le deuil géopolitique de l’Europe n’est pas encore accompli. La difficulté de l’Europe à décider collectivement, avec à la fois courage et lucidité face au monde tel qu’il est, le souligne.
Décider avec pour boussole ses intérêts géopolitiques et stratégiques, de concert avec ses valeurs !
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En ce mois d’octobre 2026, nous vous proposons une nouvelle sélection de six papiers de réflexion sur les questions stratégiques, tous issus des partenaires de GeoStrategia.
Le papier « Le Groenland, nouvelle frontière des ambitions stratégiques américaines » analyse l’évolution de la stratégie américaine dans l’Arctique, singulièrement au Groenland. Maud Quessard et Estelle Pascal mettent en lumière une transition, de la possession territoriale à un accès élargi, du sol à des réseaux d’infrastructures, militaires, minières, numériques. Une projection de puissance qui n’est plus le fait du seul État américain et qui implique le secteur privé, dans une véritable hybridation de cette puissance. Cette évolution au Groenland met ainsi en exergue une véritable recomposition de la souveraineté, à l’ère numérique. Un papier issu de l’IRSEM.
Le papier « Les perceptions en Israël de l’avenir de la relation avec Washington » s’intéresse à l’évolution de l’alliance « spéciale » entre Israël et les États-Unis. Laure Foucher analyse les enjeux à venir et les perceptions associées de cette relation stratégique singulière entre Washington et Jérusalem. Elle aborde ainsi les défis à venir pour cette relation, et comment ils sont lus en Israël. Alors que la région est entrée dans une phase d’incertitude, sinon de chaos, l’érosion de la solidité du pilier stratégique américain pose désormais avec acuité la question de la résilience stratégique de l’État hébreu. Un papier issu de la FRS.
Le papier « Le numérique : une menace pour nos démocraties ou une formidable opportunité pour la France et l’Europe ? » s’ouvre sur une interrogation clef : serons-nous encore maîtres de notre destin dans cinq ans ? Alexandre Malafaye et Arnaud Coustillière mettent en lumière les enjeux majeurs, géopolitiques, sécuritaires, sociétaux, économiques et culturels liés à la montée du numérique et de l’intelligence artificielle en Europe et en France. Leur analyse est le prélude à l’énoncé d’axes d’actions politiques relatifs à la souveraineté, à la protection des citoyens et infrastructures critiques, à la relance économique, à la défense de la démocratie. Un papier issu de Synopia.
Le papier « Le réarmement allemand et les enjeux autour de la « Conception générale de la défense militaire » » s’intéresse au réarmement allemand et aux enjeux associés, pour l’Europe, pour l’Alliance atlantique, pour les voisins directs de Berlin. Olivier Barré analyse donc la nouvelle stratégie militaire d’Outre-Rhin et ses conséquences, militaires et industrielles. Il met également en lumière le contexte dans lequel s’inscrit cette nouvelle stratégie, et les réactions européennes et internationales qu’elle suscite. Il souligne par ailleurs les défis qu’elle pose pour l’architecture de sécurité européenne et atlantique. Un papier issu de la Bibliothèque de l’Ecole Militaire (BEM).
Le papier « “Secure and controllable” : How Beijing is writing Europe out of its systems » part d’un constat : Pékin fait de l’autonomie technologique un impératif de sécurité nationale en bannissant progressivement les technologies étrangères de ses infrastructures considérées comme critiques. Janka Oertel l’illustre avec l’exemple du secteur éolien, secteur qui offre ainsi un fort contraste avec l’ouverture du marché européen aux fournisseurs chinois. Cette asymétrie invite à repenser la réciprocité des échanges et souligne tout l’intérêt de considérer les évaluations de risques chinois comme un indicateur des vulnérabilités de l’Europe. Un papier issu de l’ECFR.
Le papier « Les droits de l’homme face aux dynamiques démographiques » procède d’une question désormais sensible : comment concilier les principes universels des Droits de l’Homme avec les transformations démographiques profondes des sociétés ? Gérard-François Dumont explore cinq dynamiques majeures : urbanisation, nouvelles logiques migratoires, allongement de la vie, croissance du nombre de personnes âgées et « hiver démographique ». Cette exploration est le prélude à une mise en exergue des enjeux spécifiques, au regard des principes de liberté et d’égalité, soulevés par chacune de ces cinq dynamiques. Un papier issu de la revue Géostratégiques de l’Académie de Géopolitique de Paris.
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Rendez-vous courant novembre, pour une nouvelle publication de votre Agora Stratégique.
Général (2s) Paul Cesari, Rédacteur en chef, et toute l’équipe de Geostrategia.