Édito 85/6 du 16 novembre 2021

Mis en ligne le 12-Nov-2021

 

« Les véritables accords sont les accords en arrière-pensées » Paul Valery, écrivain, poète et philosophe français (1871-1945).

Comme le rapporte Elie Perot, chercheur à la Vrije Universiteit Brussel, dans un récent article sur les répercussions de laccord AUKUS en Europe (article paru sur le site de la Fondation Robert Schuman et disponible sur Geostrategia) un des premiers actes de la diplomatie française aura été de mettre en regard le pacte scellé à linsu de Paris et de lEurope avec la « nécessité de porter haut et fort la question de lautonomie stratégique européenne ».

Les canaux diplomatiques se sont désormais de nouveau ouverts entre Paris et Washington, et le président Biden a reconnu auprès de son homologue français « limportance dune défense européenne plus forte et plus capable (…) complémentaire à lOTAN ». Cette reconnaissance sera-t-elle considérée comme un feu vert pour les plus sceptiques ou frileux de nos partenaires à cet égard ? 

La gestion unilatérale des dossiers afghan (retrait militaire) et AUKUS contribue à éroder le capital de confiance dans la réassurance stratégique américaine. Cette érosion sinscrit de surcroît dans un contexte dexacerbation de lantagonisme sino-américain qui interpelle le positionnement plus nuancé vis-à-vis de la Chine porté par Bruxelles et par les européens. Point dorgue de cet antagonisme, les risques de confrontation armée autour de Taïwan qui semblent ces derniers temps attisés, avec une recrudescence des incursions continentales dans les zones didentification de défense aérienne de lîle. La Chine, qui accélère ses programmes darmement, pourrait-elle être tentée de tester la détermination de Washington, à laune notamment de sa lecture de la mésaventure afghane ? Pékin la présente en effet, et en particulier à destination des Taiwanais, comme un signe de faiblesse. Un tel scénario de conflit mettrait les européens au pied du mur de leur alliance, atlantique certes, avec Washington. Ils auraient à la fois manqué un possible « moment Kaboul » (prise de conscience de la nécessité dautonomie stratégique comme à Suez en 1956) et de faire face à une question taraudante daprès AUKUS : « faut-il mourir pour Taiwan ? » (Comme en 1939 pour Dantzig).

Pourtant, en dépit des interrogations sur la réassurance américaine, les manifestations de solidarité des membres de lUE avec la France sur le dossier AUKUS sont restés assez discrètes, convenues, sinon préoccupantes. Si Bruxelles et si certains partenaires ont bien regretté, voire réprouvé lattitude américaine, dautres se sont émus… de la virulence de la réaction française. Lorsque la première ministre danoise défend le président Biden sur le dossier du contrat de sous-marins et fait ainsi état de son incompréhension face à la colère française, traduit-elle uniquement la position officielle de son pays ? Comment interpréter le relatif silence de certaines chancelleries sur le continent ? 

Lambition dune autonomie stratégique européenne ne pourra vraisemblablement advenir que si elle prolonge celle de chacun des membres de lUE de mieux faire valoir ses intérêts nationaux. Paul Valery dirait peut-être que lautonomie stratégique européenne ne sera que si « les pensées et les arrière-pensées » des nations européennes convergent. Si lEurope est vue à Paris comme le levier dArchimède de la France dans le monde, il faudrait que la conception dune Europe comme levier de puissance et dinfluence des nations-membres, et pas uniquement comme espace de paix et de prospérité, continue dinfuser, au moins au sein dun premier cercle de partenaires. La pédagogie de Paris et limplication dautre capitales pourrait être dor à cet égard. 

Par ailleurs, et parallèlement, en un siècle de mondialisation, de numérisation et de profondes transitions, larc de lautonomie stratégique doit disposer de plusieurs cordes. La corde de la défense reste la plus sensible, car renvoyant à la question des menaces et des alliances et pouvant engager in fine le prix du sang. Les autres cordes, diplomatie, droit, économie, technologie, commerce, santé, culture, sont peut-être plus consensuelles mais tout également essentielles à larc, dans une vision stratégique réaliste, cohérente et partagée. 

La France prendra la présidence de lUE début 2022. Gageons que si Kaboul et lAUKUS ne jouent pas le rôle dultime lanceur pour la mise sur orbite de lautonomie stratégique européenne, ils pourront au moins contribuer à en être un des moteurs.

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En ce mois de novembre, nous vous proposons un nouvel écho de la réflexion stratégique. Il vous permettra daborder tour à tour les thématiques du « Soft Power », via linfluence exercée par la métropole de Dubaï (Article de la Fondation Jean Jaurès), du « hard power » avec le concept de  « Multi-domaines, Multi-champs » (article issu de la Revue Vortex du CESA), de la puissance énergétique russe (article des Jeunes -IHEDN), des dynamiques stratégiques en Océan indien (article de la revue Études Marines du CESM), de la menace terroriste en Afrique (article de type info-veille du CDEM) et des enjeux de cybersécurité au sein des territoires (article issu de la Revue de la Gendarmerie Nationale du CREOGN).

Nous vous informons par ailleurs du lancement, début janvier 2022, dune nouvelle version, actualisée et complétée, du cours en ligne (MOOC) du Cnam : Questions Stratégiques ; comprendre et décider dans un monde en mutation. Vous pouvez dores et déjà découvrir ce nouvel opus et vous y inscrire via le lien ci-après : https://www.fun-mooc.fr/fr/cours/questions-strategiques-comprendre-et-decider-dans-un-monde-en-mutation/.

Rendez-vous en décembre pour une nouvelle publication de votre Agora Stratégique.

Général Paul Cesari, Rédacteur en chef, et toute l’équipe de Geostrategia. 

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