Regarder derrière la colline : le véritable ADN de l’Armée de l’Air et de l’Espace

Mis en ligne le 17 Jan 2023

Regarder derrière la colline : le véritable ADN de l’Armée de l’Air et de l’Espace

La recherche de l’information, du renseignement est partie intrinsèquement liée à la puissance aérospatiale, pour percer le brouillard de la guerre en contrôlant les points hauts tout en les déniant à l’adversaire. Le papier propose une mise en perspective historique de la centralité que revêt cette fonction pour l’Armée de l’Air et de l’Espace.

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent pas le CNAM.

Les références originales de cet article sont : « Regarder derrière la colline : le véritable ADN de l’Armée de l’Air et de l’Espace », par Bouhet Patrick issu de la revue Vortex n° 4/Décembre 2022. Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être consultés sur le site Calaméo.

« Toute l’affaire à la guerre, et en fait toute l’affaire dans la vie, est de s’efforcer de découvrir ce que vous ne savez pas grâce à vos actions ; c’est ce que j’ai appelé “deviner ce qu’il y avait de l’autre côté de la colline.” »[1]

Cette citation prêtée à Arthur Wellesley, duc de Wellington, correspond à une préoccupation partagée par tous les chefs de guerre depuis la plus Haute Antiquité. La recherche de l’information, du renseignement, et bien sûr de l’ennemi lui-même, est au centre de la conception, de la planification et de la conduite des opérations militaires à tous les niveaux, tactique, opératif et stratégique[2] .

Cet aspect est souvent peu traité voire sous-estimé dans les études historiques. Pourtant, il est central pour expliquer les succès des grands capitaines et 1. « All the business of war, and indeed all the business of life, is to endeavour to find out what you don’t know by what you do; that’s what I called “guessing what was at the other side of the hill.” », cité dans J. Croker, L. J. Jennings (eds.), The Croker Papers: The Correspondence and Diaries of the Late Right Honourable John Wilson Croker, Secretary of the Admiralty from 1809 to 1830, Vol. III, Ulan Press, 2012 [1885], pp. 276-277. 2. « La base de toute opération militaire est, d’abord, la connaissance du terrain sous son double aspect défensif et offensif ; puis, celle de la position, de la force, et si l’on peut, de la pensée de l’ennemi », dans F. Brack, Avant-postes de cavalerie légère, Paris, Anselin, 1831, p. 188. 10 Regarder derrière la colline : le véritable ADN… aussi leurs défaites. Jules César ou Napoléon apportaient un soin méticuleux à la collection et au traitement de l’information, en fonction des moyens disponibles à leur époque[3].

L’image de Wellington, qui illustre la nécessité de découvrir ce qu’il y a derrière la colline, est significative de l’avantage fourni par le point haut, d’origine naturelle jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, puis artificielle avec l’apparition des ballons et des aéroplanes. Le point haut, c’est cette élévation qui permet de dénombrer les effectifs de l’adversaire et d’en saisir les manœuvres. Pour voir derrière la colline, le mieux est d’en prendre le contrôle, ou à défaut, de trouver une position plus élevée. Le ballon ou l’aéroplane offrent l’opportunité de ne plus être dépendant de la géographie physique et de disposer d’un point haut artificiel potentiellement permanent. Pour obtenir les renseignements sur l’ensemble du dispositif adverse au niveau stratégique, une action dans la profondeur est nécessaire. Ce sont les troupes légères, la cavalerie notamment, qui tiennent ce rôle jusqu’à la Première Guerre mondiale. Les hussards et chasseurs français de la Grande Armée font des reconnaissances éloignées parfois de cent kilomètres en avant des forces principales tout comme leurs adversaires prussiens, autrichiens ou russes. Cela n’est possible que parce que les fronts ne sont pas continus, que des lacunes permettent d’éviter les forces ennemies et de s’introduire dans son dispositif et, qu’enfin, les armes ne peuvent pas interdire efficacement l’accès au terrain sauf à courte portée. Dans les années 1860, les cavaleries confédérées puis fédérées excellent dans des raids alliant renseignement et attaque dans la profondeur. L’immensité du théâtre des opérations, un front très lacunaire et l’impossibilité d’affecter des moyens suffisants à un rideau défensif assez dense et étendu ainsi que de disposer de réserves mobiles rendent toutes tentatives d’empêcher ce type d’action extrêmement difficiles. Deux constantes semblent à ce stade être constitutives de la reconnaissance, de la découverte et de la recherche d’informations dans le domaine des opérations militaires : hauteur et vitesse. Hauteur pour étendre son champ d’observation et surmonter au sens strict les obstacles qui pourraient le limiter. Un simple clocher peut, par exemple, suffire sur un terrain dégagé et plat. Vitesse pour échapper à l’ennemi, pour agir plus vite que le gros des troupes, le précéder dans son action. Les informations peuvent être transmises et traitées à un rythme plus rapide que les opérations elles-mêmes afin que le renseignement puisse servir à l’évaluation de la situation et à la prise de décision dans les délais opportuns.

La hauteur est dès le début l’apanage des premiers aérostats utilisés par l’armée française dès 1793, mais pas la vitesse. Les ballons du commandant 3. Pour le renseignement dans la Rome antique, voir M. R. Sheldon, Renseignement et espionnage dans la Rome antique, Paris, Les Belles Lettres, 2005, 519 p. Pour le Premier Empire, G. Arboit, Napoléon et le renseignement, Paris, Perrin, 2022, 542 p. 11 Renseignement aérien et spatial Coutelle[4] ne conviennent pas à la guerre de mouvement menée par les armées françaises. En effet, la préparation du matériel dure a minima 36 heures et ne répond pas aux conditions des opérations. En conséquence, par décret du 18 février 1799 du Directoire, les compagnies d’aérostiers sont dissoutes.

Il faut attendre la fin du XIXe siècle et l’apparition du moteur à vapeur puis à explosion, pour qu’on envisage à nouveau d’employer tant les plus légers que l’air (ballons et dirigeables) que les plus lourds que l’air (aéroplanes puis avions) dans des missions militaires. Et ce sont naturellement les missions de découverte et de reconnaissance qui sont à l’honneur et conduisent au développement de contre-mesures, chasse et défense anti-aérienne, et de nouveaux moyens d’action, bombardement, qui forment l’ossature de l’action militaire dans les airs. La même évolution semble marquer les opérations dans l’espace exo-atmosphérique, ce qui fait des missions Intelligence, Surveillance, Reconnaissance (ISR) le fondement, souvent sous-évalué, de l’essor des puissances aériennes et spatiales militaires.

Avant la Première Guerre mondiale : hypothèses et balbutiements

Avant 1914, deux armes de l’armée de Terre sont particulièrement intéressées par le développement de capacités aéronautiques : l’artillerie et le génie. Elles posent les fondements de ce qui deviendra l’armée de l’Air à partir de 1933[5] .

S’agissant de l’artillerie, jusqu’à la fin du XIXe siècle, la méthode de tir adoptée est celle du tir direct, à vue. La mise en batterie s’effectue devant les lignes adverses, parfois même sous le feu de l’infanterie. Ces procédures peuvent s’expliquer par la portée limitée des armes, l’inexistence de systèmes de visée perfectionnés et surtout de moyens d’observations de l’effet des tirs. L’obscurcissement du champ de bataille par les fumées opaques générées par les tirs de fusils et de canons bloque la vue très rapidement et conforte ces pratiques.

La tactique d’ensemble des armées est à l’image de l’utilisation de l’artillerie : manœuvre en rangs plus ou moins serrés et profonds, fronts peu étendus, puissance de feu souvent insuffisante pour arrêter tout mouvement ou avoir un effet décisif dans un court laps de temps.

Cependant, les guerres de Crimée, de Sécession ou de 1870-1871 prouvent que la puissance de feu de l’artillerie et de l’infanterie s’est largement accrue, notamment grâce au rayage des tubes (précision et portée) ou au chargement par la culasse (cadence de tir et possibilité de tirer en restant à couvert). En outre, l’ingénieur français Paul Vieille met au point en 1881 la poudre sans fumée, le coton-poudre gélatinisé.

La conséquence directe de ces progrès est une évolution très nette de la tactique. Plus question de se mettre en batterie sous le regard de l’ennemi, alors que les fusils ont acquis une précision et une rapidité auxquelles il faut ajouter dès la fin du XIXe siècle la densité du tir des mitrailleuses. Tout mouvement ou déploiement à découvert peut se traduire par une destruction immédiate et totale.

La puissance de l’artillerie oblige les batteries adverses à se couvrir sous peine d’être rapidement contrebattues et détruites. Les tirs d’écharpes, de flanquement, à contre-pente, c’est-à-dire le tir indirect sont étudiés et deviennent la norme. Le problème qui se pose alors est celui de la reconnaissance des cibles et surtout celui du contrôle des effets du tir. L’« échelle d’artillerie », simple dispositif qui ne permet de s’élever que d’une vingtaine de mètres au maximum, devient vite insuffisante pour des tirs visant la profondeur du dispositif ennemi qui deviennent techniquement possibles.

La pièce de 12 du Second Empire a ainsi une portée maximale d’environ 3 000 m, le 75 mm modèle 1897 porte à 6 500 m et le 105 mm adopté en 1913 à plus de 10 000 m. Quant à l’artillerie lourde à grande portée composée de pièces de 320 ou 400 mm, elle atteint voire dépasse les 20 km.

Pour que de tels systèmes fonctionnent, car le 75 doit être considéré comme un vrai système d’arme moderne, l’officier d’artillerie doit disposer d’un nouveau point d’observation pour tirer le meilleur parti de ses moyens tout en restant hors de portée des tirs adverses. L’aéroplane, le ballon captif et le dirigeable sont alors les meilleurs observatoires imaginables que ce soit pour la reconnaissance ou le réglage du tir des batteries. L’expérience de la guerre des Balkans conduit le général Herr, un artilleur, à écrire en 1913 : « Le seul moyen de voir, c’est d’avoir des observateurs en aéroplane. L’artillerie a besoin d’avions dès l’engagement de l’infanterie, et pour remplir les nombreuses missions qui leur seraient confiées, il faut que ces avions restent à sa disposition exclusive »[6] .

C’est donc l’évolution du matériel et des tactiques de l’artillerie qui explique l’intérêt de cette arme pour les aéronefs.

Cependant, l’artillerie n’est pas la seule à s’intéresser à l’aviation. Le génie expérimente aussi des matériels depuis assez longtemps. Le corps des aérostiers ou aérostatiers de la Révolution dépendait déjà de cette arme. Ses intentions sont cependant différentes. Tout d’abord le génie a une bonne expérience des ballons, mais faible avec les aéroplanes. Ensuite, entre 1909 et 1913, l’aéroplane demeure un moyen très perfectible qui n’a pas encore démontré ses véritables capacités alors que le ballon et le dirigeable sont mieux connus et déjà en usage. Pour le génie, le ballon ou l’aéroplane doivent pouvoir, dans la tradition du corps, assurer des reconnaissances d’état-major à longue distance. Il s’agit de pénétrer dans la profondeur du dispositif adverse en vue d’apprécier l’importance des réserves ennemies par exemple. Ce qui est attendu, c’est un appareil qui puisse 6. F.-G. Herr (général), « Enseignements de la guerre des Balkans », Revue d’artillerie, 01/1913, pp. 325-332. 13 Renseignement aérien et spatial parcourir au moins 100 km, à une altitude de vol d’environ 1 000 m sur les deux tiers du parcours. Or les aéroplanes de 1909 sont encore très loin de répondre à ces caractéristiques.

Deux écoles s’opposent alors : celle de l’artillerie qui veut utiliser l’aéroplane tel qu’il existe, dans un rôle tactique, et le génie, qui préfère un outil de reconnaissance stratégique et privilégie dans un premier temps le ballon, le dirigeable. Mais dans les deux cas, le bombardement et encore moins la chasse ne sont évoqués. Il s’agit bien d’observer, de reconnaître, de cibler, d’évaluer.

Néanmoins, le commandant Estienne, polytechnicien et artilleur, qui dirige l’établissement ou laboratoire de Vincennes dès 1909, envisage déjà logiquement un rôle plus étendu pour « les appareils volants plus lourds que l’air dont l’aéroplane est le prototype éminemment perfectible [qui] permettent déjà d’entrevoir des résultats utilisables à la guerre : dans l’exploration, dans la recherche des objectifs fixes de l’artillerie et dans l’attaque des ballons ennemis »[7].

Ainsi, entre 1910 et 1914, sont expérimentés l’armement des avions, le bombardement et aussi la détection d’objectifs, tout d’abord à vue puis à partir de photographies. Les expériences ont lieu dès le mois d’août 1910 au camp de Châlons et à Verdun pendant des sessions du cours pratique d’artillerie de siège et de place. Elles sont poursuivies chaque année jusqu’à la guerre.

L’opposition entre les conceptions de l’artillerie et du génie tend à s’atténuer au fur et à mesure des progrès techniques qui permettent de remplir l’ensemble des missions envisagées. Le génie remporte dans une certaine mesure la compétition en se voyant attribuer des responsabilités d’ensemble dans le domaine aéronautique, mais les travaux de l’artillerie se poursuivent néanmoins.

Lors des grandes manœuvres de Picardie du 9 au 19 septembre 1910, trois groupes d’aviations sont créés, l’un attaché au quartier général et deux à chacun des corps d’armée engagés. Des réservistes issus de l’industrie aéronautique naissante forment le contingent de pilotes : Paulhan, Bréguet, Latham… Les autres pilotes, militaires de carrière, appartiennent pour moitié au génie ou à l’artillerie. Tous les appareils utilisés sont biplaces sauf un Blériot piloté par le lieutenant Bellanger. Du 13 au 18, quinze vols de reconnaissance ont lieu : c’est l’unique mission confiée aux moyens aériens. En septembre 1911, des manœuvres se déroulent dans les Ardennes et dans l’Est : 22 aéroplanes participent aux premières ; 25 aux secondes.

Cette même année, c’est l’artillerie du 6e corps d’armée, commandée par le général Herr qui met en pratique ces nouveaux moyens de reconnaissance et d’exploration. Une section d’aéroplanes transportables en roulottes accompagne même le 49e régiment d’artillerie de campagne. Des techniques de réglage de tir par l’intermédiaire d’un observateur aérien sont alors mises au point[8],[9].

Les éléments sont en place pour une mise en œuvre pratique de la reconnaissance aérienne dès les premiers combats de la Première Guerre mondiale.

L’épreuve du feu

Les nouveaux moyens aériens, employés par les principaux belligérants, démontrent leur efficacité dès les premières semaines du conflit. Le rôle principal reste néanmoins attribué à la cavalerie, avant que la portée et la cadence des tirs de l’artillerie et de l’infanterie la menace et ne lui permette plus de remplir ses missions de découvertes, de reconnaissance et de couverture.

Dans le domaine de la reconnaissance, deux batailles cruciales sont engagées grâce à l’appui des aéroplanes : Tannenberg, du 26 au 30 août 1914 puis La Marne du 5 au 12 septembre. Elles renversent des situations compromises du fait de la retraite de deux armées pressées par l’offensive ennemie et devant éviter l’encerclement.

À Tannenberg, les Allemands, en nette infériorité numérique (200 000 hommes contre le double environ), réussissent à bloquer l’offensive russe après avoir abandonné une partie significative de la Prusse orientale. La manœuvre envisagée par les généraux Hindenburg et Ludendorff fraîchement nommés chef et chef d’état-major de la 8e armée ainsi que par le lieutenant-colonel Hoffmann[10] consiste à battre séparément les deux armées russes qui leur sont opposées, la 1re et 2e armée des généraux Rennenkampf et Samsonov, en concentrant leurs efforts contre l’une puis contre l’autre. Les reconnaissances aériennes effectuées par les Allemands à bord d’avions Etrich Taube leur permettent de connaître précisément les positions des deux armées et surtout les distances qui les séparent. Ils peuvent ainsi effectuer leur manœuvre avec un certain niveau de sûreté et adapter très rapidement leur dispositif à la situation réelle. Du côté russe en revanche, la manœuvre s’exécute sans connaissance précise de la position des forces allemandes ce qui amène une des armées russes à poursuivre une chimère, c’est-à-dire des forces allemandes qui ne sont déjà plus là, tandis que l’autre se fait écraser.

La bataille de la Marne est en grande partie décidée sur la base d’une reconnaissance aérienne qui détecte le changement de direction de la 1re armée allemande. En évitant Paris, elle donne la possibilité de contre-attaquer son aile gauche et surtout d’arrêter la retraite de l’armée française et de rétablir la situation. Joffre indique ainsi que c’est « le faisceau de renseignements partiels rapportés par l’ensemble des reconnaissances aériennes et par les patrouilles de cavalerie qui a permis à l’état-major de connaître la situation dans son ensemble. Mais il est certain que l’aviation, et spécialement celle de la 6e armée et du camp retranché de Paris, a joué un rôle prépondérant en cette occasion ».

La bataille de la Marne est aussi l’occasion de démontrer l’efficacité des conceptions développées par l’établissement de Vincennes quant au réglage du tir de l’artillerie. Estienne qui a été nommé au commandement du 22e régiment d’artillerie de campagne, emporte avec lui une section légère d’aviation d’observation composée de deux avions démontables et transportés en roulottes automobiles. Le régiment compose l’artillerie de la 6e division d’infanterie dirigée par le général Pétain. Elle participe à la bataille des Frontières, aux batailles de Charleroi et de Guise et suit la retraite du 3e corps d’armée en direction de la Marne. Le 6 septembre 1914, la division reçoit l’ordre d’attaquer Montceaux-les-Provins, conformément aux instructions données par le général Joffre ordonnant l’arrêt de la retraite. Le colonel Estienne envoie le maréchal des logis Damberville reconnaître le secteur de Montceaux-les-Provins vers huit heures. Il apporte au PC du général Pétain un croquis indiquant l’emplacement par rapport aux routes et aux clochers de six ou sept batteries allemandes et d’une nombreuse infanterie. Des copies du plan sont établies puis adressées à tous les groupes de 75 et même à un groupe de 120 C en batterie à sa gauche. Sur chaque copie, la tranche de terrain affectée au destinataire est indiquée. Le résultat de cette opération est un succès incontestable qui provoque la destruction des batteries ennemies et la conquête du village sans grande difficulté pour l’infanterie. Une première application empirique, en quelque sorte, du principe : « L’artillerie conquiert, l’infanterie occupe ».

Seulement pour que l’artillerie conquiert, il faut que l’aviation reconnaisse le terrain et les positions de l’ennemi puis règle le tir de l’artillerie… Et pour que l’infanterie continue à occuper le terrain et ne soit pas chassée par l’artillerie ennemie, il faut interdire l’usage du ciel à l’adversaire.

C’est ce qu’ont bien assimilé les Allemands lorsqu’ils lancent l’offensive contre le secteur de Verdun en février 1916. Ils concentrent près de 300 appareils pour empêcher les moyens d’observation français, y compris les ballons, d’assurer leur mission de reconnaissance et de réglage du tir de l’artillerie. Face à eux, les Français alignent moins de 100 appareils qui ne peuvent contenir l’offensive aérienne adverse. Les Allemands réussissent à s’assurer la maîtrise de l’air et à acquérir la supériorité aérienne non pas sur l’ensemble du front occidental mais au-dessus d’un secteur choisi. Les Français organisent alors un groupement de combat autonome auquel on donne pour instruction de rechercher l’ennemi et de le détruire systématiquement. S’engage alors dans le ciel de Verdun la première vraie bataille aérienne, tant en termes d’effectifs engagés que de durée[11].

La raison première de cette montée en puissance est soit de permettre, soit d’empêcher l’exécution des missions de reconnaissance et de réglage de tir de l’artillerie. La chasse n’existe que pour acquérir la supériorité qui permet de réaliser ces missions.

Dès lors, tous les éléments sont en place. Une majorité des flottes est composée d’unités de reconnaissance, d’observation ou de coopération avec les forces terrestres. La chasse en est le complément indispensable, le bombardement le prolongement logique. Ce modèle perdure jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale en France. Ainsi, en 1920, l’ensemble des forces aéronautiques, hors aéronautique navale, comprend 199 escadrilles dont 27 de chasse, 32 de bombardement, 57 d’observation et 3 coloniales[12]. En 1939, l’organisation de l’armée de l’Air comprend 115 groupes et 17 escadrilles répartis de la façon suivante : 23 groupes et 9 escadrilles « régionales » pour la chasse ; 33 groupes de bombardement, 14 groupes de reconnaissance, 47 groupes d’observation auxquels s’ajoutent 8 escadrilles spécifiques aux colonies[13].

L’évolution des forces aériennes et spatiales : des caractéristiques partagées

La maîtrise de la hauteur et de la vitesse s’inscrit dès lors dans la traditionnelle lutte de l’épée et du bouclier et ce jusqu’à nos jours. Les progrès techniques des plates-formes, mais aussi des outils de reconnaissance (photographie, radar, champ électromagnétique, etc.), favorisent la couverture d’espaces de plus en plus importants tout en étant plus précis. Ils donnent aussi la possibilité de se garantir des défenses adverses. La hauteur, l’altitude et la vitesse permettent d’échapper aux défenses anti-aériennes, artillerie puis missiles et à l’interception des chasseurs. Le SR-71 Blackbird avec sa vitesse connue de Mach 3,32 et son plafond de 26 000 mètres peut être considéré comme l’aboutissement de cette conception tout comme le MiG-25 dans sa version de reconnaissance.

Seulement, les défenses surface-air sont devenues de plus en plus efficaces : les caractéristiques prêtées au missile russe 9M96 qui compose le système d’arme S-300 affichent une vitesse de Mach 6,5 pour une altitude de 27 000 mètres. Puis, les satellites s’avèrent à l’usage moins coûteux, souvent plus précis, permettent de transmettre en temps réels[14] et surtout d’agir sans entrer dans l’espace aérien adverse. Mais toujours par le haut.

Le mouvement est mis en œuvre dès les années 60 pour les États-Unis et l’URSS. Une dizaine d’années plus tard, c’est la Chine qui entre dans le club des puissances spatiales. Il faut attendre une nouvelle dizaine d’années pour que la France commence à développer une famille de satellites de reconnaissance, suivie notamment par le Japon et Israël en 2003, par l’Allemagne en 2006, l’Italie en 2007. Les facteurs qui provoquent le développement de ces programmes sont le plus souvent la recherche de l’obtention d’un renseignement souverain répondant à des impératifs opérationnels, stratégiques et politiques. Ce qui est néanmoins remarquable, c’est la dualité des capacités. On estime ainsi que 75% des satellites actuellement en activité répondent, peu ou prou, à des besoins militaires tandis que seuls 20% de ces derniers sont entièrement dédiés à ces missions[15].

Le club des pays ayant développé des instruments de lutte antisatellites est beaucoup plus restreint : seuls quatre pays ont effectué des tirs de missiles dédiés à cette mission. Dès 1959 pour les États-Unis suivis par l’URSS en 1961 puis par la Chine en 2007 et l’Inde en 2019. D’autres systèmes de défense ou de combat ont aussi été développés comme l’armement de stations de type Saliout ou l’Initiative de défense stratégique voulue par Ronald Reagan en 1983. La création de l’US Space Force (USSF) ainsi que celle du Commandement de l’espace (CdE) en France en 2019 expriment la prise en compte de la possibilité de véritables opérations militaires dans, depuis et vers l’espace. Soit 60 ans après les premières mises en orbites de satellites d’observation.

On constate alors une logique comparable à celle qui a été détaillée s’agissant de l’aéronautique : la capacité à voir derrière la colline entraîne une réponse de l’adversaire, potentiel ou déclaré. La capacité d’emploi implique, de facto, la nécessité d’accéder, de maîtriser voire de rechercher la supériorité dans le milieu tant aérien qu’exo-atmosphérique. Celle-ci est d’autant plus sensible dans l’espace qu’il ne s’agit plus simplement d’observation ou de reconnaissance mais aussi de communication et de positionnement, navigation et synchronisation (PNT). Ces ressources sont aussi indispensables aux opérations contemporaines que l’observation depuis le ciel l’a été pour l’artillerie pendant la Première Guerre mondiale. La réponse peut s’exprimer par la destruction du satellite, abstraction faite du syndrome de Kessler[16], son aveuglement, son déplacement forcé, l’attaque cyber de ses logiciels ou de ceux des stations sols. Le développement de systèmes complets de lutte dans, depuis et vers l’espace se dessine. Ils rendent potentiellement envisageable le combat pour la maîtrise et la supériorité dans l’espace et dans les couches de hautes altitudes, proportionnellement peu utilisées actuellement, comprises entre 20 km et 100 km d’altitude, les séparant de l’espace aérien.

Parallèlement, l’évolution constatée de l’emploi des drones tactiques dans les conflits les plus récents, notamment lors des opérations actuelles en Ukraine, rappelle les concepts développés dans le cadre de l’aviation d’artillerie. Agissant à faible altitude, à faible vitesse en présentant des cibles de taille limitée, les drones d’observation ou les drones suicides s’avèrent être des cibles difficiles à détecter et à détruire avec les moyens développés pour lutter contre des capacités aériennes plus classiques. La lutte dans ce segment du ciel entraîne encore une fois le développement de moyens pour empêcher l’exploitation de cette frange de l’espace aérien par l’adversaire. Et il est très probable que certains de ces moyens, quand ils seront arrivés à maturité soient menacés par des capacités du même ordre pour détenir la maîtrise puis la supériorité aérienne.

On le voit : la fonction ISR est centrale dans l’histoire de l’armée de l’Air et de l’Espace. Centrale parce que les caractéristiques des deux milieux prédisposent à l’exécution des missions de ce type. Centrale parce que l’exploitation des deux milieux résout des blocages tactiques grâce aux capacités d’effectuer des missions de reconnaissance opérative et stratégique, puis de préparer et accompagner la manœuvre tactique terrestre et navale.

Ces moyens n’ont pas, pour autant, remplacé des sources plus traditionnelles ou ralenti le développement d’autres types de recueil complémentaires (renseignement électromagnétique, par exemple). Ils ont remplacé ceux qui n’étaient plus adaptés aux nouvelles conditions du combat, en particulier la cavalerie, et répondu aux nouvelles dimensions du champ de bataille tant dans son développement linéaire, lignes de front de centaines de kilomètres, que dans l’accroissement de sa profondeur y compris logistique.

Cependant, même les nouvelles possibilités offertes par le milieu aérien sont limitées par les défenses aériennes et anti-aériennes adverses dont l’une des formes les plus abouties actuellement est fournie par les systèmes Integrated Air Defense System (IADS) ou Anti-Access / Area Denial (A2/AD) qui rendent toute mission aérienne dans la profondeur, en dehors d’un raid massif, potentiellement plus complexe et plus risquée.

La réponse apportée a été l’extension de la dimension verticale rendue envisageable par l’accès à l’espace. Dès lors, nous avons assisté à une évolution semblable à celle constatée pour la puissance aérienne militaire. La capacité de reconnaissance conduit au développement de contre-mesures dont les concepts sont apparentés : satellites tueurs de satellites pour la chasse, missiles antisatellites ou armements à effets dirigés pour la défense sol-air.

C’est donc bien la fonction ISR qui a conduit au développement des principales fonctions combattantes des forces aériennes et maintenant spatiales. C’est le besoin d’informations, de renseignements, de voir derrière et par-delà la colline, qui a conduit à conquérir, maîtriser et contrôler militairement ces deux milieux, nouveaux pour l’humanité. Au point de passer peut-être au second rang, alors qu’en réalité, si ce n’est par le nombre relatif de missions, cette fonction continue à représenter une bonne part de son ADN. Au point que ce sont les mêmes éléments, ISR et communication, qui rendent envisageables les concepts d’intégration et d’opérations multi-milieux et multi-champs.

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