De quoi le voyage de Joe Biden au Moyen-Orient est-t-il le nom ?

Mis en ligne le 23 Sep 2022

De quoi le voyage de Joe Biden au Moyen-Orient est-t-il le nom ?

Du 13 au 16 juillet 2022, le président Biden vient d’effectuer une mini tournée régionale au Moyen-Orient, l’ayant successivement mené en Israël, en Cisjordanie occupée et en Arabie saoudite, pays dans lequel il a en outre participé à une réunion du Conseil de coopération des États arabes du Golfe (CCEAG) à laquelle étaient conviés l’Égypte, l’Irak et la Jordanie.

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent pas le CNAM.

Les références originales de cet article sont : Didier Billon, « De quoi le voyage de Joe Biden au Moyen-Orient est-t-il le nom ? », IRIS, le 19/07/2022. Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être consultés sur le l’IRIS.

Plusieurs objectifs étaient à l’ordre du jour de ce déplacement, mais le principal résidait sans conteste dans la volonté états-unienne de renforcer le front anti-iranien. On se souvient que lors des premières semaines de sa présidence, Joe Biden avait décidé de relancer un processus de négociations avec Téhéran avec lequel les relations s’étaient considérablement dégradées à la suite de la dénonciation unilatérale de l’accord sur le nucléaire de 2015 par Donald Trump. Dans la même logique, il avait fait retirer le mouvement des houthistes yéménites, dont on sait la proximité avec l’Iran, de la liste des organisations terroristes élaborée par Washington ou, plus récemment, réagi tardivement aux frappes de missiles et de drones houthistes sur des sites énergétiques en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis en janvier et février 2022.

Ces divers éléments cumulés ont été mal perçus, c’est le moins que l’on puisse dire, par une partie des États arabes du Golfe, ainsi que par Israël par ailleurs. Facteur aggravant, cette séquence s’inscrit dans une volonté affirmée par Washington depuis la présidence Obama de se désengager, relativement, du Moyen-Orient et du Golfe. Ces inflexions ont suscité mécompréhensions et inquiétudes à Riyad et à Abou Dhabi quant à la fiabilité de l’allié états-unien et induit des turbulences dans les relations entretenues par les États-Unis dans la région.

Plus récemment, le refus de l’Arabie saoudite d’accéder aux demandes de Washington d’accroître la production de pétrole pour réduire les effets négatifs de la guerre en Ukraine et des sanctions adoptées contre la Russie ou encore de s’associer à ces dernières constituaient autant de signaux d’alarme pour les États-Unis. Il s’agit alors de renouer dans les meilleurs délais les liens distendus avec les monarchies arabes du Golfe, d’autant que les négociations avec l’Iran piétinent depuis des mois. Il est même prévisible que, pour des raisons de politique intérieure, l’administration Biden ne prenne pas le risque d’un compromis avant les midterm elections du mois de novembre prochain, tant les oppositions sont vives, y compris au sein du Parti démocrate.

Last but not least, les monarchies arabes du Golfe tout en maintenant des positions fermes à l’encontre de l’Iran n’en comprennent pour autant pas moins qu’il faut tenter de composer avec lui, voire trouver des solutions de compromis. Ainsi des contacts ont lieu entre Riyad et Téhéran, par l’intermédiaire de l’Irak, qui pourraient aboutir à une reprise des relations diplomatiques rompues depuis 2016. Même constat en ce qui concerne les Émirats arabes unis qui prônent une politique d’apaisement à l’égard de la République islamique d’Iran où ils prévoient de renvoyer un ambassadeur dans le court terme, six années après l’abaissement du niveau de leur représentation diplomatique. Quant au Qatar, nous savons que les relations avec l’Iran sont traditionnellement marquées du sceau du pragmatisme et de la fluidité.

Pour contrer cette tendance, il s’avère donc urgent et nécessaire pour les États-Unis d’envoyer des signaux lisibles et compréhensibles, et même d’accepter pour Joe Biden de « manger son chapeau » en acceptant de rencontrer Mohamed Ben Salman qu’il avait pourtant très vivement critiqué au moment de l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi en octobre 2018 dans le consulat saoudien à Istanbul. On s’en souvient, il avait alors qualifié l’Arabie saoudite d’État paria lors de sa campagne électorale présidentielle et refusait de reconnaître le prince héritier comme interlocuteur. La realpolitik possède ses rudes contingences et a obligé Joe Biden à oublier ses préventions à l’égard de l’héritier saoudien.

Au cours de la réunion du CCEAG tenu le 16 juillet, Joe Biden a affirmé que les États-Unis ne possédaient nulle intention de se désengager de la région et qu’il était surtout hors de question de laisser la place à la Russie, la Chine ou l’Iran. Pour autant, il n’a pas réussi, à ce stade, à obtenir de décisions majeures dans la mise en œuvre de son projet d’un système d’alliance de défense régionale visant à se prémunir d’une soi-disant volonté expansionniste de l’Iran et au sein duquel Israël aurait une place de premier choix. Il s’agit notamment de mettre en œuvre un système de défense anti-aérienne visant à dissuader les attaques iraniennes dans lequel Tel-Aviv aurait un rôle de première importance. Les dirigeants saoudiens semblent pour autant vouloir privilégier des relations informelles avec Tel-Aviv, ce qui restera le cas tant que le roi Salman règnera – il a néanmoins été annoncé par Riyad le 15 juillet sa décision d’ouvrir son espace aérien à tous les transporteurs aériens, donc y compris israéliens, ce qui constitue une nouveauté radicale. Les Émirats arabes unis, quant à eux, en dépit de l’instauration de multiples relations avec Israël au titre des Accords d’Abraham signés en septembre 2020, restent beaucoup plus prudents que Tel-Aviv à l’égard de Téhéran ce qui renvoie au déploiement régional et international très pragmatique d’Abou Dhabi.

Cette séquence saoudienne du voyage présidentiel avait été précédée par les étapes israélienne et cisjordanienne qui n’ont eu que peu de contenus. En Israël, le président Joe Biden – qui s’affirme sioniste convaincu et se vante d’effectuer son dixième voyage depuis le premier en 1973 durant lequel il rencontra la Première ministre Golda Meïr – n’avait pas grand-chose à annoncer et on eut surtout l’impression que cette étape permettait de mettre en scène et de poser les bases de la suivante en Arabie saoudite, comme en témoigne la publication de la Déclaration de Jérusalem pour un partenariat stratégique. En dépit de l’entente cordiale affichée qui s’inscrit dans la droite ligne de la politique pratiquée en son temps par Donald Trump et a permis de confirmer l’aide militaire de 38 milliards de dollars accordée par Barack Obama en 2016 pour la période 2019-2028, les divergences concernant l’Iran n’ont toutefois pas été aplanies.

La brève étape cisjordanienne et la rencontre avec le président palestinien, Mahmoud Abbas, ne furent pour leur part que purement formelles et avant tout d’ordre symbolique et compassionnel, Joe Biden n’hésitant pas à déclarer qu’il ressentait « la peine et la frustration » du peuple palestinien. Non seulement strictement aucune piste concrète de relance de négociations n’a été évoquée, mais même les formules rituelles n’ont mentionné la perspective de Jérusalem-Est comme capitale du futur État de Palestine. Jeux d’ombre entre deux dirigeants qui ne semblent plus se comprendre véritablement. Une chose est néanmoins certaine, c’est que le dossier palestinien est bel et bien relégué très en arrière-plan des préoccupations internationales de Joe Biden.

Au final donc, un bilan d’ensemble très en demi-teinte pour cette première tournée moyen-orientale de Joe Biden en tant que président. Voulant manifester la volonté de Washington de rester très présent au Moyen-Orient, notamment dans la partie arabe du Golfe, Joe Biden a dû comprendre qu’il y avait loin de la coupe aux lèvres, car il est peu probable que les États de la région acceptent d’en revenir à une politique d’alignement systématique sur les initiatives de Washington.

Les États-Unis se saisissent de la guerre en Ukraine pour tenter de reconfigurer leurs systèmes d’alliances régionales et pour affaiblir au maximum l’influence de la Russie et surtout celle en devenir de la Chine. L’objectif est en passe de se concrétiser en Europe, c’est partie plus difficile au Moyen-Orient. Les États de la région ne sont plus aux ordres des États-Unis et raisonnent en fonction de leurs intérêts nationaux respectifs, d’où leur posture compréhensive, ou à tout le moins intéressée, à l’égard de Moscou et de Pékin ce qui inquiète en retour fortement Washington. Il est utile de conserver en mémoire qu’aucun des États du CCEAG et des invités égyptiens, irakiens ou jordaniens avec lesquels Joe Biden s’est entretenu le 16 juillet n’a adopté la politique de sanctions prises contre la Russie par les puissances occidentales et quelques-unes de leurs alliées. Même les engagements saoudiens d’augmenter leur production pétrolière ne sont pas à la hauteur de ce qu’avait escompté Washington. L’obsession chinoise reste évidemment primordiale au sein des cercles décisionnaires stratégiques des États-Unis, mais ces derniers se rendent parfaitement compte que le Moyen-Orient reste incontournable dans les équations internationales politiques et économiques à venir.


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