Le présent papier s’interroge sur un retour du nucléaire au cœur du rapport de force entre puissances. L’auteur met en exergue le brouillage des repères stratégiques et la montée des risques d’escalade consécutifs à la modernisation accélérée des arsenaux, au durcissement des doctrines, à la disparition des principaux cadres de maîtrise des armements. Le temps de la stabilité qui prévalait au sortir de la Guerre-Froide paraît donc révolu. Le nucléaire retrouve une place déterminante dans les stratégies de puissance, comme l’illustrent les cas de la Russie, de la Chine ou de la Corée-du-Nord. Cette situation est lourde de conséquences pour la sécurité de l’Europe comme pour l’avenir de la dissuasion française.
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Les références originales de cet article sont : Corentin Brustlein, « », CESM, Revue Etudes Marine n° 27 d’août 2026. Ce texte ainsi que d’autres publications peuvent être consultés sur le site du CESM.
Après un quart de siècle voyant le risque de guerre majeure passer au second plan des menaces et préoccupations sécuritaires, le renouveau depuis 2014 d’une compétition stratégique et militaire de plus en plus affirmée a ouvert une ère dans laquelle les politiques de défense et les stratégies nationales se durcissent. Le changement accéléré de notre environnement se reflète dans la remise en cause quasi systématique de l’architecture de sécurité et de maîtrise des armements et dans la place que l’arme nucléaire a retrouvée dans les rapports de force.
La guerre d’agression russe contre l’Ukraine a ainsi révélé depuis son déclenchement la confrontation de deux logiques : d’une part, un choix russe de conduite d’une guerre de haute intensité sous l’ombre portée de son arsenal et de ses menaces nucléaires à des fins de révision par la force de l’ordre européen ; de l’autre, des pays membres de l’Alliance atlantique pouvant soutenir l’Ukraine dans sa guerre défensive grâce aux effets des postures de dissuasion nucléaire américaine, française et britannique, qui les prémunissent des effets de l’intimidation et du chantage.
L’issue de cette confrontation sera structurante tant pour la sécurité de l’aire euro-atlantique que pour la place de l’arme nucléaire dans les stratégies nationales et l’architecture de sécurité internationale. Cette guerre illustre ainsi la centralité renouvelée des enjeux liés à la dissuasion dans un contexte marqué par une compétition entre principaux pôles de puissance, une désinhibition grandissante des acteurs révisionnistes dans leurs velléités de bouleversement du statu quo européen et mondial ainsi qu’une reconfiguration au moins partielle des relations d’alliance. Ces facteurs ont amené le Président de la République à affirmer à l’Île Longue, le 2 mars 2026, que « le demi-siècle qui vient sera un âge d’armes nucléaires », auquel la dissuasion française devra s’adapter.[1]
Une arme nucléaire plus centrale dans les stratégies de nos compétiteurs
L’arme nucléaire représente pour Moscou un levier central pour asseoir sa stratégie révisionniste visant à redéfinir l’ordre de sécurité européen. Bien que présentant sa politique de dissuasion nucléaire comme étant de caractère défensif dans ses documents doctrinaux[2], la Russie a montré depuis le début de la guerre en Ukraine qu’elle était prête à exploiter à des fins offensives l’ombre portée de l’arme nucléaire, en cherchant à maximiser la liberté d’action de ses forces conventionnelles dans leur guerre d’agression et à isoler sa victime de ses soutiens extérieurs par le recours à l’intimidation nucléaire. La Russie a ainsi multiplié les tentatives d’intimidation nucléaire destinées à inhiber le soutien occidental à l’Ukraine : les menaces d’escalade en cas d’implication occidentale en soutien à l’Ukraine, les annonces de déploiement d’armes nucléaires en Biélorussie, la communication stratégique entourant des tirs d’essai ou des exercices impliquant des armes nucléaires « tactiques » ou stratégiques, l’abandon d’engagements internationaux (New START, Traité d’interdiction complète des essais nucléaires – TICE) et les allusions à la possibilité d’une relance des essais nucléaires ont été autant de moyens de signalement par lesquels Moscou a cherché à paralyser ou à diviser l’Occident.
Voyant son potentiel conventionnel pour partie entamé par les combats et constatant les rendements décroissants de ses tentatives d’intimidation, en particulier face à l’emploi ukrainien de feux dans la profondeur, la Russie a infléchi sa doctrine nucléaire en novembre 2024 par la promulgation du décret 991 sur les fondements de la politique de dissuasion nucléaire de la Fédération de Russie. Si elle n’a pas choisi de procéder à une inflexion doctrinale majeure, Moscou s’efforce néanmoins de signaler à travers cette révision doctrinale un abaissement calibré du seuil d’emploi de l’arme nucléaire dans sa stratégie.
En complément, elle procède à une modernisation tous azimuts de ses capacités nucléaires, combinant renouvellement des composantes historiques (triade stratégique, armements non-stratégiques), poursuite de l’investissement dans des segments jusqu’à récemment interdits (sol-sol de portée intermédiaire tels que le missile Orechnik), déploiement de nouveaux types de vecteurs (planeur hypersonique sur ICBM[3], missile aérobalistique, etc.) voire développement d’armes dites de rupture et projets de déploiement d’armes nucléaires dans l’espace.
La montée en puissance de la posture nucléaire chinoise constitue un puissant élément de transformation de l’environnement nucléaire et, plus généralement, stratégique. Sur le papier, la doctrine nucléaire officielle chinoise est quasi inchangée depuis 1964 et repose sur les principes de non-emploi en premier (NFUNo First Use) et de frappe en second. Pour autant, le décalage grandissant entre un discours officiel insistant sur l’exemplarité et l’opacité constante entourant les efforts actuels d’expansion et de modernisation de son arsenal ne peut qu’interroger sur la réalité de la stratégie chinoise. Tandis que la Chine est devenue une puissance mondiale de premier rang lancée dans une compétition ouverte avec les États-Unis, elle semble avoir engagé une inflexion de sa posture allant non seulement vers plus de survivabilité mais aussi vers une recherche de flexibilité. La variété et les performances attendues de ses vecteurs déployés ou en cours de développement pourraient ouvrir le champ des possibles pour la stratégie chinoise.
L’arrivée au pouvoir de Kim Jong-Un en décembre 2011 a été marquée par une détermination réaffirmée du régime à poursuivre ses programmes d’armes de destruction massive et de vecteurs balistiques, accompagnée d’une clarification graduelle des éléments de sa doctrine. La doctrine mise à jour en 2022
confirme que la Corée du Nord menace d’employer en premier l’arme nucléaire dans un vaste spectre de scénarios. Parce que le pays dispose de forces conventionnelles largement en de à de ses adversaires régionaux ou des États-Unis, et en raison de son exposition à la menace de frappes conventionnelles, il fait le choix d’un seuil d’emploi singulièrement bas pour limiter le risque de contournement de sa dissuasion nucléaire. Outre qu’il entend répondre à ce que Pyongyang considère comme la stratégie américaine, cet accent mis sur la préemption fait écho aux efforts récents de la Corée du Sud qui vise à se doter d’une capacité de frappe préemptive conventionnelle contre la Corée du Nord destinée à neutraliser toute menace balistique nord-coréenne avant même sa mise en œuvre.
Haute intensité et risques d’escalade
Le renouveau de la compétition stratégique affecte non seulement les dynamiques nucléaires mondiales, à commencer par les stratégies et postures de nos compétiteurs, mais également l’articulation entre nucléaire et conventionnel. Dans son discours, le Président de la République a ainsi mis en exergue deux tendances lourdes : d’une part, la possibilité de conflits majeurs sous le seuil nucléaire et, d’autre part, un risque accru de franchissement du seuil nucléaire. Les deux tendances constituent en réalité deux faces d’une même pièce puisque le risque de franchissement s’accroît avec le nombre de conflits qui éclatent et impliquent au moins un État possédant l’arme nucléaire, a fortiori dans un contexte marqué par une désinhibition grandissante des modes d’action.
Dans les années 1960, l’universitaire américain Glenn Snyder avait théorisé l’existence d’un « paradoxe de la stabilité instabilité », selon lequel l’établissement d’une relation de dissuasion nucléaire réciproque entre deux belligérants pouvait dégager entre eux un champ de conflictualité infra-nucléaire d’autant plus étendu que le premier était stable[4]. Les manifestations de ce paradoxe étaient jusqu’à récemment largement restées confinées à des formes indirectes ou contenues : guerres dans lesquelles l’un des belligérants au moins agissait par procuration, modes d’action hybrides, etc.
La dynamique d’intensification de la compétition stratégique et de la désinhibition, à l’œuvre depuis plus d’une décennie, a érodé les formes de retenue mutuelle entre États possesseurs de l’arme, et celles qui caractérisaient les opérations conventionnelles face à des adversaires nucléaires, comme l’ont démontré l’intensité des opérations entre l’Inde et le Pakistan au printemps 2025, le conflit entre l’Iran, Israël et les États-Unis depuis 2025 ou encore la guerre en Ukraine. Cette tendance impose à la France de renforcer l’épaulement entre forces nucléaires et conventionnelles de manière à maximiser l’effet dissuasif dans l’esprit de nos adversaires potentiels et, si la guerre survient malgré tout, à savoir gérer des situations de conflit majeur en amont de tout franchissement du seuil nucléaire : « pour être forts dans notre dissuasion nucléaire, nous devons être forts dans nos capacités conventionnelles dans toutes leurs dimensions[5] ».
Une Europe plus exposée par la compétition et l’effondrement des cadres de régulation
Dans ce contexte, les intérêts de l’Europe apparaissent plus exposés, tant par le renouveau d’une compétition militaire qualitative et quantitative, que par le déficit de prévisibilité causé par la disparition des cadres de régulation, la persistance d’un discours abolitionniste incapable de répondre aux problèmes sécuritaires actuels, la désinhibition des compétiteurs ou encore par l’élargissement des champs de confrontation possibles.
L’architecture de sécurité internationale poursuit sa déliquescence, que ce soit du fait des violations et contournements répétés par la Russie de ses engagements internationaux en matière de maîtrise des armements nucléaires et conventionnels[6], de la polarisation grandissante des enceintes de non prolifération et de désarmement, du désintérêt de Pékin pour sortir d’une posture d’opacité et engager un dialogue substantiel avec Washington en parallèle à l’expansion de son arsenal, ou de la manière dont cette expansion chinoise alimente le désintérêt déjà fort d’une part importante des élites américaines pour l’instrument de la maîtrise des armements.
La fin du traité FNI puis l’expiration de New START en février 2026 élargissent le champ des possibles d’une compétition qualitative et quantitative, en réintroduisant dans le premier cas la possibilité pour les États-Unis de produire et de déployer des missiles sol-sol de portée de théâtre, qu’ils soient conventionnels ou nucléaires, et en faisant disparaître dans le second cas les limites quantitatives sur les armements nucléaires stratégiques (lanceurs, têtes), pour la première fois depuis la fin de la Guerre froide. Alors même que le champ des possibles s’élargit, le niveau d’incertitude va tendre à s’accroître avec la suspension déjà actée des mécanismes de transparence et de vérification intrusifs, qui réduit le niveau de transparence entourant les deux principaux arsenaux nucléaires. À l’heure actuelle, aucune perspective de formalisation de traités de maîtrise des armements qui contraindraient les forces stratégiques américaines, russes et chinoises n’est évoquée ni n’apparaît crédible. Au contraire, loin de montrer un attachement aux formes de retenue ayant prévalu depuis plusieurs décennies, le vice-ministre russe des affaires étrangères évoquait, en novembre 2024, la possibilité d’une reprise des essais nucléaires, et a été suivi dans cette voie fin 2025 par le président des États-Unis.
De son côté, le régime de non-prolifération souffre d’un blocage du Conseil de sécurité des Nations unies (CSNU) et d’une polarisation des enceintes internationales. Si les frappes aériennes américaines et israéliennes semblent avoir éloigné la possibilité d’une acquisition par l’Iran de l’arme nucléaire, il demeure crucial d’établir par la voie diplomatique des limites durables et vérifiables au programme nucléaire iranien.
Les garanties de sécurité américaines ayant joué un rôle historique crucial en soutien du régime de non-prolifération, la crainte de leur affaiblissement durable exprimée par certains alliés proches des États-Unis, en Europe comme en Asie, rappelle la manière dont le maintien d’une dissuasion élargie crédible, parce qu’elle limite les aspirations à la prolifération et donc la force des pressions exercées sur le Traité de non-prolifération (TNP), sert directement nos intérêts de sécurité.
Conclusion
Les politiques nucléaires nationales évoluent donc sous l’effet de pressions contradictoires : à un extrême, certains compétiteurs tentent de dévoyer la dissuasion à des fins offensives (sanctuarisation agressive) ; à l’autre, les sociétés démocratiques restent exposées à un discours abolitionniste présentant fallacieusement comme seule perspective de progrès un Traité d’interdiction des armes nucléaires (TIAN) dont l’ambition de dénucléarisation – implicite voire explicite – consiste à neutraliser la dissuasion des pays de l’OTAN en laissant intacte celle de la Russie ou de la Chine. ETUDES MARINES 19
L’ensemble de ces tendances sera fortement dépendant de l’issue de la guerre en Ukraine et des leçons qu’en tireront nos alliés, nos compétiteurs, et les pays tiers. Une guerre s’achevant par une victoire russe – ou une situation perçue comme telle – risquerait de démontrer la réussite de la sanctuarisation agressive, et d’inspirer d’autres États possesseurs de l’arme nucléaire. À l’inverse, une défaite nette de la Russie consacrerait l’échec de la coercition nucléaire et renforcerait la dissuasion dans son rôle strictement défensif. Quelle que soit l’issue de la guerre, elle affectera la place de l’arme nucléaire et les conceptions présidant à son rôle futur sur le continent européen, à mesure que s’y reconfigureront les rapports de force militaires. La sécurité de l’Europe dépendra ainsi de notre capacité collective à tenir en échec l’ambition révisionniste russe tout en veillant à identifier voire, à terme, à codifier des formes de retenue renforçant la stabilité stratégique et limitant les risques d’escalade sur le continent.
Références
Par : Corentin BRUSTLEIN
Source :
Centre d'études stratégiques de la Marine
